Vancouver, Colombie-Britannique

Didier Forest

Marin spécialiste de l'Alaska et de la côte Ouest du Canada

Géographe de formation, marin de cœur, entrepreneur mais par dessus tout voyageur, Didier Forest est de ces guides à l’épaisse teneur. Ses 70 printemps et ses nombreuses navigations sur les mers du globe, surtout les plus froides, lui ont donné un bagage sur des sujets aussi variés que la faune, la flore, l’ethnologie, la sociologie ou encore la géopolitique. Si les pôles sont la grande passion de sa vie, il n’a rien du vieux loup de mer glacé que l’on pourrait s’imaginer et nous a embarqués droit sur le ponton de son Qilak, toutes voiles dehors, lorsque l’on a conversé avec lui la première fois… durant quelques heures remplies !

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Passer de la chaleur d'une salle de classe à des tours de globe à la voile et à la fraîche, voilà qui n'est pas banal ! Didier n'est de toute façon pas homme ordinaire.

Détaché de son poste d'enseignant en histoire-géographie alors qu'il a à peine plus de la vingtaine, il se retrouve jeune instructeur de voile à l'École Nationale de Saint-Pierre Quiberon, qui forme notamment les champions olympiques. Lui qui a fait ses armes sur le tard en animant des centres de vacances n'est pourtant pas un expert de la discipline. Qu'à cela ne tienne, il le deviendra ! Et se met même à envisager la voie royale : un tour du monde poussé par les vents…

Alors peu argenté, Didier va devoir patienter pour se réaliser. Il en profite pour lancer sa propre entreprise dans laquelle il mêle voyage et jeunesse, autrement dit passion et savoir-faire : il crée une structure pour faire partir des ados en voyage pour le compte de comités d'entreprise. Cinq ans plus tard, l'entreprise est un vrai succès et Didier troque la monnaie durement acquise contre son premier bateau, un Plan Finot de onze mètres.

Nous sommes en 1984 et le voilà qui s'élance dans sa première expédition, le Spitzberg pour direction. Il le traverse dans sa partie Nord en tirant une pulka 17 jours durant et atteint la banquise à 81°20 où son moteur est malmené et son électronique finalement inutilisable. Retour dans le gros temps sur un bateau aux allures dignes du Radeau de la Méduse ! Puis il navigue plusieurs années durant aux Antilles, franchit le Canal de Panama vers les Galápagos et la Polynésie Française... Si Didier n'était pas un marin né, c'est désormais chose faite. En Polynésie, il fait la connaissance du légendaire Paul-Emile Victor et entame son histoire avec l'Antarctique. Il devient chroniqueur pour La Dépêche de Tahiti et multiplie les reportages scientifiques en allant à la rencontre des bases installées dans les contrées gelées de la calotte sud.

En 86, toujours aux antipodes, il rencontre une Bretonne qui ne le quittera plus : ensemble ils auront deux enfants, Dorian né à Valparaiso et aujourd'hui jeune cuisinier sur le Qilak de son père, et Guénolé, né au Canada. Après 10 années passées ensemble sur le pont, ils revendent le bateau pour s'installer sur le plancher des vaches. Ils optent pour les Rocheuses Canadiennes, entre Alberta et la Colombie Britannique. « Le Canada, ma femme en rêvait. Elle m'avait consacré 10 ans dans mon intérêt pour la voile, je l'ai suivie dans son intérêt pour cette destination. Intérêt partagé puisque la montagne a toujours été une passion autant que la mer : toutes les régions que j'ai faites à la voile, l'Arctique, l'Antarctique… sont des régions où les montagnes se jettent dans la mer ! »

S'il dit alors adieu à son mode de vie aventureux, sa vie professionnelle se poursuit telle une success story. C'est là qu'il devient réceptif au cœur des Rocheuses pour Nomade Aventure et se spécialise sur les aventures sportives en pleine nature. Vous vous questionnez sur l'intense couleur bleue renfermée par la glace alors que vous êtes en pleine session canyoning ? Le phénomène, Didier sait l'expliquer, lui ! Très vite, il se taille une solide réputation et devient le guide incontournable des environs.

Les enfants grandissent et avec eux vient la décision du retour en France pour faciliter leur scolarité. Pour Didier, l'atterrissage est délicat : « Mon apogée, c'était à n'en pas douter la grande aventure des voyages… » À ce stade de sa vie, l'aventure est essentiellement familiale. C'est beau aussi, mais si différent. De retour à Grenoble, il s'essaye à la restauration. Mais là, c'est le coup de barre. La passion de la mer et du voyage se font beaucoup trop fortes et le rappellent à leurs flots : il vend un pied-à-terre breton pour l'échanger contre un voilier de 16 mètres de long !

Et le voilà aujourd'hui : l'hiver, il encadre du ski de randonnée dans les Alpes ; à la belle saison, il file direction le Grand Nord, barrer à bord du Qilak sur lequel il peut emmener jusqu'à huit passagers. Avec ses petites équipées, il sillonne la côte de Colombie-Britannique et remonte vers l'Alaska et le Groenland. « Nous proposons 3 expéditions avec Nomade : la plus au Sud part du Canada et va jusqu'à la frontière avec l'Alaska. C'est une de celles que je préfère car il y a cette intégration au milieu des peuples premiers des îles Haïda Gwaii, anciennement Queen Charlotte Island, c'est très riche et très fort. Le deuxième voyage, c'est de la géographie pure, qui est celle de l'Alaska où on remonte vers les glaciers. Et la dernière zone, Prince William Sound, la plus prisée car c'est là où l'on trouve des glaciers magnifiques... » C'est dans ces contrées que vous pourrez mettre les voiles à ses côtés...

4 QUESTIONS À DIDIER FOREST :

- Ton goût pour le voyage et les régions polaires, il te vient d'où ?

« Très tôt, j'ai été un lecteur assidu de Paul-Emile Victor, et j'ai toujours suivi l'aventure des pôles, assez récente puisqu'elle a tout juste deux siècles. Je connais bien tous ces aventuriers qui y ont laissé leur vie. Mon héros favori est sans conteste Sir Ernest Shackleton, un grand looser en fait mais son histoire est extraordinaire : cet homme-là, c'est un père spirituel. Il y a aussi deux jeunes Français qui ont été des précurseurs pour le nautisme vers les glaces, Jérôme Poncet et Gérard Janichon, qui ont réussi à faire un tour du monde Pôle Nord - Pôle Sud sur un petit voilier de 10 mètres. Je les ai bien connus pour avoir fait la même chose qu'eux dix années plus tard. Jérôme Poncet, c'est un mentor, je l'ai rencontré sur son île des Malouines où il élève des moutons. Il a passé sa vie à faire du bateau et à travailler pour la BBC notamment. Alors voilà pourquoi ce n'est pas par hasard si j'ai fréquenté ces eaux là… »

- De quoi peut-on se nourrir à tes côtés plus qu'avec un autre guide ?

« Le voyage par bateau est pluridisciplinaire. La géographie, l'histoire, la découverte animalière, la flore, sont très complémentaires au nautisme et font partie de ma démarche. L'ethnologie aussi. Il y a énormément de peuples ici qui ont subi les assauts de la colonisation comme les Amérindiens et les Inuits. D'ailleurs Qilak, le nom de mon bateau, est aussi le second prénom de mon fils. C'est un prénom inuit qui veut dire "voûte céleste". Sans compter la boîte à outils que l'on doit sortir tous les jours sur un voilier (rires) ! La cuisine aussi, j'adore ça ! Et puis échanger sur des lectures… La navigation laisse beaucoup de temps pour tout ça. C'est une vie tout à fait agréable... »

- Quel regard portes-tu sur le réchauffement climatique qui malmène tant les terres polaires ?

« J'ai beaucoup travaillé sur le réchauffement climatique lorsque j'étais en Arctique. En 92 alors que je faisais des reportages, il existait une base anglaise, Faraday, connue pour être la Mecque de l'ozone. Il y avait là des scientifiques qui analysaient le problème de la couche d'ozone dont les analyses étaient tenues sous le boisseau par les autorités anglaises car à cette époque, c'était le développement du pétrole offshore en Angleterre. On taisait toutes les informations qui condamnaient ces entreprises génératrices d'effets de serre. On me donnait alors beaucoup d'informations à publier puisqu'eux ne pouvaient pas le faire. J'ai donc une conscience aiguisée du réchauffement et de ses bouleversements, du danger du permafrost notamment dont il va ressortir des éléments très polluants et contaminants. Mais tout le monde en parle, je ne vais pas en rajouter. Je préfère faire ma part grâce au tourisme : je pense que le tourisme en voilier fait du bien à la cause environnementale parce que tous ceux qui foulent ces terres polaires restent marqués par ce qu'ils voient et deviennent des ardents défenseurs de l'environnement. »

Qu'est-ce que le voyage vous a enseigné en terme de philosophie de vie ?

« Le voyage est une école de vie et de philosophie, une ouverture sur le monde. Quand j'ai fait mon premier voyage en Inde par exemple, j'avais 22 ans, j'y suis resté 8 mois et ça m'a profondément troublé au sens positif. J'ai eu l'impression que le monde occidental ne détenait pas toutes les clefs de la vie et très tôt je suis donc tombé dans une ouverture culturelle qui m'amenait à trouver un sens à ma vie différent de celui auquel j'avais été préparé sur le plan de l'éducation et des valeurs. Le monde très matérialiste de l'occident, pourtant incontournable, tourne le dos à une ouverture de la conscience, amenant la masse vers la consommation et la consommation c'est une usurpation du sens de la vie. Ce n'est plus la réalisation de son potentiel qui est recherché, c'est le plaisir. Il y a alors une perte de substance de l'être-humain. Dans les années 80, j'ai passé un DE d'infirmier durant ma reconversion de prof à créateur d'entreprise et je suis alors parti sur des missions humanitaires de 3 à 4 mois. Pendant la révolution au Nicaragua, durant l'occupation russe en Afghanistan, ou chez les Karen en Birmanie… C'est là que l'on rencontre des hommes admirables. Je pensais apporter des choses aux gens mais finalement, eux m'apportaient tout autant : lorsque l'Homme est acculé par des problèmes politiques, naturels ou autres, il est amené à se sublimer. Le voyage et ses confrontations avec les peuples font qu'effectivement, le sens de la vie m'apparait totalement différent de celui en Occident. C'est dans ce sens là que j'ai éduqué mes enfants… »