"Aller à La Havane", un portrait sans illusion signé Léonardo Padura

Culture

Par Sabine Grandadam

Posté le 24 janvier 2026

Photo Sources: AFP.

Avec le style remarquable qui le caractérise, ce nouveau récit de Leonardo Padura, magnifiquement traduit et accompagné de photos de La Havane, propose une brillante synthèse de ce que livre après livre, l’auteur a ébauché dans ses précédents romans, un portrait intimiste de La Havane et de ses habitants à travers l’Histoire, avec une parole libre et nostalgique.


Il serait bien plaisant de déambuler dans La Havane aux côtés de l’écrivain cubain Leonardo Padura, qui vient de consacrer à sa ville un magnifique portrait, Aller à La Havane, paru aux éditions Métailié en ce mois de janvier 2026. La Havane à Cuba, cette ville mythique qui nourrit depuis si longtemps l’imaginaire des touristes, très probablement sous des formes erronées et au mieux dépassées, Leonardo Padura y est né et y restera, assure-t-il dans ce livre, jusqu’à en être peut-être délogé « à cause de ce qu'[il] pense et écrit », ou qu’il se déclare vaincu. Vaincu ?

Bien plaisante, certes, serait cette promenade de décryptage en compagnie de l’auteur, pour dessiller nos yeux et voir au-delà des apparences, lire à l’envers le décor des vestiges XVIIè de la vieille ville et celui des beaux hôtels néoclassiques réhabilités, déchiffrer la réalité contemporaine derrière les gratte-ciels et les grandes avenues de style nord-américain du Vedado, capter le regard des Cubains qui contemplent le large ou taquinent le poisson sur le Malecón, la célèbre promenade de bord de mer de La Havane.

À défaut, lire Aller à La Havane éclaire d’un jour aveuglant comment cette capitale tropicale, la "Nice des Caraïbes" comme la rêvaient les gouvernants de l’époque après l’indépendance de l’île en 1902, a traversé les ouragans de l’Histoire tout comme ceux du climat, qui l’ont transformée, torturée, remodelée ou détruite.

Aller à La Havane, l'émoi précoce de Leonardo Padura

Une chose est claire : l’auteur, qui a fait de son personnage, le policier Mario Conde, son double littéraire dans de nombreux livres, est un éternel amoureux de La Havane, lui qui dès son enfance, depuis son quartier excentré de La Mantilla, se délectait d’ « aller à La Havane » avec ses parents, comme on ferait un voyage initiatique à la rencontre d’un personnage fascinant. Depuis cette lointaine époque des premiers émois dans la ville, des premières explorations de ce corps urbain complexe, Leonardo Padura n’a jamais cessé d’aimer cette fiancée, même si elle le déçoit et l’attriste, même si les décennies qui se sont succédé depuis son enfance ont progressivement jeté un voile triste sur cet amour : « Par abandon, nécessité, négligence ou transformation, la ville a connu une longue mais inéluctable agonie qui a perverti son passé, détérioré son présent et compromis son avenir. Quelle tristesse. »

Au fil des pages, Aller à La Havane nous raconte cette ville fondée en 1519 par les colons espagnols, attaquée peu après par le pirate français Jacques de Sores, ce qui a mené à sa première grande transformation, la construction de fortifications et de châteaux. De l’âge d’or du XIXè siècle à la révolution de 1959 avec l’avènement de Fidel Castro et du socialisme à la cubaine, des années Covid à La Havane d’aujourd’hui, c’est surtout l’âme de cette ville que nous dépeint Padura, cette âme unique en son genre tissée par les migrations, comme celle des nombreux Chinois arrivés, croyant faire fortune, au milieu du XIXè siècle et esclavisés dans les champs de canne à sucre.

Une âme autant modelée par des talents de musiciens comme «ce petit Noir pas beau », Chano Pozo, sommité du tambour cubain dans les années 1940 salué par la presse new-yorkaise, que par des personnages modestes et fêtards, bientôt gagnés par la résignation ou le désir d'exil, après des années de privations.

Telle est, selon Padura, l’essence de l’écrivain : « La mémoire des autres, l’expérience des autres, l’existence des autres doit alors être cannibalisée pour aller au-delà de l’espace limité du temps et des expériences humaines : telles des sangsues, nous autres écrivains nous nourrissons du sang des autres. »

Désillusion frontale

Entrecoupé de citations issues de ses précédents romans, qui décrivent souvent les pénuries, le délitement des constructions comme des habitants, le récit de Padura ne ménage pas ses critiques frontales sur les effets du régime castriste, qui jusqu’à aujourd’hui, décrit-il, fait porter un lourd fardeau aux Cubains, un fardeau fait de pauvreté et même d’inégalités désormais, sans que les promesses de jours meilleurs ne viennent jamais se concrétiser : « tandis que je grandissais (…), autour de moi commençait un voyage social, historique, politique et économique appelé « révolution » qui (…) allait déranger les choses, les remuer, les retourner : La Havane a subi cet ouragan vertigineux qui change tout, altère les apparences et ravage tant de choses sur son passage. »

Alors que dans les années 1960 encore, « les gens s’amusaient et la nuit commençait à six heures du soir et ne finissait pas », et que La Havane, « c’était la ville la plus vivante du monde », dit un extrait des Brumés du passé (2006) cité par son auteur, l’ambiance de la ville en 2024 est celle des hôtels de luxe quasiment vides de clients, que jouxtent, un jet de pierres plus loin, « des rues obscures et défoncées flanquées d’immeubles en ruine et de maisons non repeintes depuis des décennies ». Et dans ces rues s’étale une misère indécente comme celle du « vieillard aux sandales déchirées qui a fait des heures de queue dans une pharmacie pour acheter (…) les médicaments en rupture de stock dont il a besoin pour continuer à vivre dans sa pauvreté (…). »

C’est pourquoi, à mesure qu’il a vu s’opérer une transformation urbaine et sociale qui a réduit à portion congrue La Havane de son enfance, La Havane joyeuse et facétieuse, riche de l’humour et de la convivialité de sa population, bruissante de chansons, Leonardo Padura évoque ce sentiment d’« étrangéité » qu’il ressent à l’égard d’une ville en agonie. Sans pourtant renoncer à cette fiancée certes souffrante, mais qui continue à l’envoûter.

Aller à La Havane, Leonardo Padura,
éditions Métailié, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis.
320 pages, 22,50 €, disponible en numérique.
Photographies de Carlos T.Cairo.