Au Venezuela, une Amazonie en démolition

Société

Par Sabine Grandadam

Posté le 12 novembre 2025

Alors que la COP30 se déroule à Belém, en Amazonie brésilienne, une ONG veut attirer l’attention des participants et du public sur les drames qui se jouent dans la région amazonienne du Venezuela avec l’extraction illégale d’or. Elle exige que le pays soit suspendu de l'OTCA, un traité des pays amazoniens.


Pris au piège. Mi-octobre 2025, au sud du Vénézuela, quatorze ouvriers qui se trouvaient dans une mine d’or de El Callao ont péri dans l’inondation de leur galerie, alors que de fortes pluies s’abattaient depuis des heures sur la terre meuble. Ce genre d’accident n’est pas rare dans “l’Arc minier de l’Orénoque“, dénomination officielle donnée par le pouvoir de Nicolás Maduro en 2016 à une zone d’extraction d’or et de minerais précieux sur près de 112 000 km2 au sud du pays.

Cette région aux paysages spectaculaires au sud du grand fleuve Orénoque a vu disparaître 40 mineurs rien que cette année, dénonce l’ONG Embajadores del Orinoco (Les ambassadeurs de l’Orénoque) qui documente le désastre humain et écologique causé par l’extraction d’or, principalement “informelle ou illégale“, selon l’ONG, dans cette partie amazonienne du Venezuela, sur un territoire plus vaste que le Portugal et dans une opacité totale.

Espérant retenir l’attention des délégations qui se rencontrent à Belém au Brésil pour la COP30, Embajadores del Orinoco, dont le siège est en Norvège, lance à nouveau l’alerte sur la réalité de l’extraction d’or au Vénézuela et promeut une campagne pour revendiquer une mesure forte contre l’exploitation minière illégale à grande échelle dans le pays.

Une extraction illégale sous protection

Sur le papier, affirme l’ONG, les procédures contractuelles entre le gouvernement et des sociétés d’exploitation minières sont respectées, mais la réalité est tout autre : ce sont des “opérateurs illicites sous protection du gouvernement“ qui officient sur place. À savoir l’armée et les paramilitaires, des groupes du crime organisé, des membres de guérillas colombiennes, des investisseurs locaux… Et depuis qu’au Brésil voisin, le président Lula a commencé à chasser les orpailleurs illégaux de l’Amazonie brésilienne, ceux-ci ont passé la frontière et se sont, eux aussi, installés dans la zone d’extraction du Vénézuela.

Déjà en 2018, une enquête du média vénézuélien armando.info titrait : “L’État vénézuélien achète de l’or à des orpailleurs illégaux.“ Deux autres médias vénézuéliens d’investigation ont pu constater que la plupart des entreprises exploitantes ne sont pas identifiées par un contrat officiel et qu’un sixième d’entre elles ont été poursuivies pour corruption. "Il n’y a pas d’information claire, complète et précise sur la production dans l’Arc minier de l’Orénoque", écrivent les auteurs. "Pas davantage de comptes rendus de la part des entreprises d’État, du ministère ou de la banque centrale sur le stock d’or. Et aucune demande d’information présentée par des journalistes ou des collectifs citoyens n’obtient de réponse."

Saccage sans réserves

Le résultat est documenté depuis des années tant par des médias indépendants que des ONG écologistes et de défense des droits humains. Photos et témoignages montrent un saccage en règle de l’environnement, avec déforestation massive et destruction de la faune et de la flore conduisant à la disparition d’une biodiversité remarquable. Cet écocide dépasse même les limites de “l’Arc minier“, atteignant des parcs nationaux célèbres pour leurs beautés naturelles, comme celui de Canaima.

C’est dans ce parc naturel protégé, inscrit au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, que l’on peut admirer la cascade la plus haute du monde, le Salto Ángel, avec ses 979 mètres de chute. Elle doit son nom à l’incroyable personnage de Jimmy Ángel, un pilote et explorateur américain qui en 1937 cassa son avion en atterrissant sur le sommet du plateau de l’Auyán Tepuy, montagne sacrée pour les Indiens Pemón de la région, et d’où jaillit l’impressionnante cascade. La beauté de ces paysages accidentés, où des rivières tumultueuses le disputent à la jungle et aux sommets austères des “tepuys“, attire chaque année de nombreux touristes. Mais des images satellites montrent des mines illégales d’extraction d’or réparties sur quelque 1500 hectares au sein du parc, alors même que toute altération de l’environnement naturel y est interdit. Ces images contredisent les allégations faites devant l’Unesco par le pouvoir vénézuélien en juillet 2025, assurant qu’il n’y a pas de mines dans le parc.

Plus d’eau potable mais des pistes clandestines

Autre catastrophe : l’utilisation massive de mercure, pourtant interdit au Vénézuela, et de cyanure, hautement toxiques pour les humains comme pour les sols et les cours d’eau. “Nous avons perdu notre rivière“, explique ainsi le maire de El Callao, ville minière où il n’y a plus d’eau potable depuis quatre ans en raison de la contamination du cours d’eau. Plus de station d’épuration depuis des années. “Même les poissons, on ne peut plus les manger“, témoigne un habitant sur le site d’Open Democracy.

Aux quatre coins de la région sont apparues des pistes d’atterrissage clandestines, pour embarquer l’or en toute “confidentialité“. Elles ont été repérées par des images satellites mais surtout par des Amérindiens de villages peu à peu envahis. Dans un reportage conjoint entre deux médias soutenus par le Pulitzer Center, des Indiens piaroa racontent ainsi l’irruption, dans leur assemblée d’un village de l’Amazonas, de membres armés des guérillas colombiennes, leur annonçant qu’ils seraient “leurs nouveaux voisins“ et manifestement au parfum sur les pistes d’atterrissage.

Situation intenable

L’envahissement sous la contrainte des territoires autochtones défraie parfois la chronique lorsque des leaders de ces communautés sont assassinés, sans suite judiciaire. L'explosion démographique dans la région, motivée par l’appât de l’or, attire des candidats à l’extraction de tous les coins du pays. Elle entraîne toutes les conséquences que l’on connaît face à un fonctionnement sans foi ni loi : violences, prostitution, délitement social, conditions sanitaires déplorables, et exode des populations locales vers les villes, pour fuir une situation intenable. Dans un rapport, Embajadores del Orinoco documente une situation sanitaire critique, où les mesures de sécurité et de protection des employés sont inexistantes, tout comme les soins à la population ou l’accès à l’eau.

À la COP30, les huit pays membres de l’Organisation du Traité de coopération amazonienne (OTCA), dont le Vénézuela est membre, seront représentés. À cette occasion, Embajadores del Orinoco lance un appel aux membres de l’organisation pour que le Vénézuela, “directement responsable de la destruction accélérée de l’Amazonie vénézuélienne“ en soit suspendu et ne puisse plus bénéficier de financements internationaux par l’intermédiaire de l’OTCA. “Depuis 2023, notre plateforme a alerté l’opinion sur le fait que le Vénézuela utilise son appartenance à l’OTCA comme un levier stratégique, en s’appuyant sur l’influence du Brésil en matière d’environnement pour faciliter l’accès du Vénézuela à des financements internationaux que le pays ne pourrait pas obtenir seul“, écrit Embajadores del Orinoco dans un manifeste. Depuis des années, loin des regards, l’Amazonie du Venezuela paie très cher la fièvre de l’or.