Belém, la belle du delta

Société

Par Sabine Grandadam

Posté le 17 novembre 2025

Au nord du Brésil, Belém, qui accueille la COP30 jusqu’au 21 novembre, est une ville étrange. Forêt amazonienne et gratte-ciels, port colonial ancestral et docks ultra-modernes s’y côtoient sans logique mais non sans charme.


À 18 heures, le disque orange du soleil finit de plonger dans les eaux vastes et tranquilles du fleuve, ou plutôt, des bras de deux fleuves qui enserrent Belém, capitale de l'Etat de Pará, sur l'estuaire de l’Amazone. La silhouette des gratte-ciels qui se découpent dans le couchant tels une forêt de béton s'estompe, les cloches d'une église se font entendre, peut-être celle de Notre Dame de Nazareth, la sainte patronne de la ville. Une journée s’achève, mais demain, bien avant l'aube, la ronde des bateaux de pêche et les cargaisons de fruits tropicaux recommenceront leur ballet en abordant à marée haute les pavés glissants de la Praça Ver-o-Peso (littéralement “voir le poids“) où tout commence et tout finit dans cette ville.

Le marché de Ver-o-Peso tient son nom d’une réglementation portugaise du XVIIè siècle, qui avait instauré des taxes sur les marchandises selon le poids des produits. Aujourd’hui, non loin du fort érigé en 1616 par les Portugais sur la baie du fleuve Guajará, se négocient au meilleur prix les énormes poissons d'eau douce aux noms exotiques, mais aussi le manioc, les herbes aromatiques, les goyaves, les ananas, les fruits de la passion, les bacuris et autres délices des îles avoisinantes. L’oeil est évidemment attiré par les sacs débordants du précieux açai, près desquels se pressent aussitôt les commerçants, les mères de famille, les touristes.

À cinq heures du matin, des bateliers épuisés par leur nuit s'endorment un peu à l’écart tandis que les négociations vont bon train autour des marchandises. D'autres ouvriers entament une partie de cartes ou se permettent une bonne collation après le travail. Des portefaix traînent leurs charrettes chargées de sacs d'açai, des fardeaux souvent destinés à l'export tant l’açai, cette baie issue d'un palmier cultivé dans la région, rencontre un succès planétaire. N'arrivez pas plus tard, sous peine de ne plus croiser que les grands charognards qui font le ménage sur la place.

Sur les rives de la baie de Guajará, à l’embouchure des fleuves Guamá et Acará, les docks de la grande époque du négoce du caoutchouc – de la fin du XIVè siècle jusqu'après la Seconde guerre mondiale – avec leur solide armature de fer verte, accueillent aujourd'hui des restaurants, des bars et des commerces, à l'intérieur comme dehors, avec vue imprenable sur le fleuve. Et c'est un instant de grâce, dans ces “Estaçãos Das Docas“ que de siroter une bière ou une caïpirinha dans une ambiance moite, avant le déjeuner ou le dîner. Les pensées vagabondent et s'abîment dans cette fausse mer brunâtre, ourlée de vaguelettes qui rappellent qu'il ne s'agit pas d'un lac, mais d'un delta où, à une centaine de kilomètres au large, se rejoignent l'eau salée de l'Atlantique et la douceur des fleuves.

En ville, un avant-goût d’Amazonie

Avant de se lancer sur les flots, c’est en ville que l’on peut faire connaissance avec la luxuriante Amazonie, en découvrant de magnifiques parcs urbains qui abritent une partie des arbres, des lianes, des feuilles et des fleurs les plus représentatives de la région, en flânant jusqu’au Museo Paraense Emílio Goeldi, où l’on se gardera de marcher sur la queue des iguanes en liberté, et où l'ibis rouge – d'une couleur orange vif- côtoie de grandes aigrettes blanches au cou allongé. Cette reproduction miniature de la grande forêt a le mérite de séduire le public et de le sensibiliser à ce merveilleux écosystème menacé par la déforestation qui a déjà pelé une partie de cet éden.

Le sujet est sensible. Notre guide Marcelo en parle volontiers, lui qui compte des amis parmi les communautés indiennes de la région. La mine, le bois, le soja, le bétail, voilà les plaies du commerce mondial qui font mal à ce poumon vert, dévorant non seulement sa superficie mais aussi sa biodiversité et le mode de vie des communautés autochtones.

Contenir la déforestation

En 2025, bien que le président Lula ait stoppé l’intense déforestation à laquelle se livrait le gouvernement précédent de Jaïr Bolsonaro, les surfaces déboisées dans l’Amazonie brésilienne ont malgré tout augmenté de 9%. Bonne nouvelle tout de même, l’État de Pará, qui comptait parmi les plus touchés par le déboisement, a fait reculer cette année la déforestation dans la région de 21% par rapport à l’année précédente, un signe tangible, selon le gouverneur de l’État Helder Barbalho, que “le Pará démontre au Brésil et au monde entier comment il est possible de concilier développement et protection de l’environnement.“

L’açai, aliment fétiche

La passion pour l'açai ne date pas d'hier pour les Amérindiens qui le consomment depuis toujours, mais ses propriétés anti-oxydantes, énergisantes et sa teneur en fer en font la coqueluche du marché brésilien et du reste du monde depuis une vingtaine d'années. Perchée au sommet de son palmier, la grappe d'açai nécessite des talents de grimpeur pour l'attraper, ce qui explique en partie son prix dans nos magasins bio, en fin de parcours. À Belém, on vous le sert en sauce épaisse pour y tremper votre poisson, mais aussi en poudre pour le préparer en jus, en pâte et même en crème cosmétique.

Sur le fleuve, l'île de Combu

À l'açai dont le goût est vaguement amer et quelque peu pâteux en sauce épaisse, nous avons préféré les fèves de cacao brutes et torréfiées et la tasse de chocolat fraîchement râpé. C'est sur la petite île de Combu, à une vingtaine de minutes en bateau depuis Belém, que la plantation de cacao reçoit les visiteurs et fait la démonstration du processus de transformation des fèves en divers produits de chocolat.

En quelques années, le flot des touristes s’est intensifié, menaçant d’asphyxie cet étroit chenal sur le fleuve, bordé d’une épaisse végétation entrecoupée de maisons sur pilotis plutôt coquettes. Certaines servent de bars et de restaurants où les citadins de Belém aiment venir passer leur dimanche autour d'un bon repas, à l'ombre des flamboyants ou des manguiers.

Le bateau s'engage dans une voie d'eau encore plus étroite où se dévoile soudain une exposition à ciel ouvert de peintures murales sur les façades des maisons, chacune déclinant ses couleurs vives aux motifs tantôt abstraits, tantôt ethniques. Cette galerie fluviale, la “Street River Amazônia“, est l'oeuvre d'un collectif d'artistes de Belém qui, avec ce projet, rend hommage aux 400 ans de la ville en amenant l'art jusqu’au coeur de la nature, son écrin originel.

Belém, aux portes de l’Amazonie, est tout soudain devenue une ville-monde en 2025, avec les 200 nations qui y convergent pour une COP30 au chevet du climat, dont l’issue ne peut être qu’incomplète, aussi bancale que cette ville entre nature et modernité, loin de tout. Après avoir quitté le navire des pourparlers et des promesses, chacun rentrera, à l’instar du simple touriste, avec une poignée d’açai et une bonne dose d’humidité amazonienne. Peut-être aussi avec une vision plus inspirée de l’urgence à ralentir la course folle du monde moderne.