Interview

« De l’autre côté du miroir » : le Bengale de Brigitte Puxel

By Cécile Le Maitre

Posté le 9 juin 2014

Depuis plus de dix ans, la photographe Brigitte Puxel partage sa vie entre la France et le Bengale. La maison qu’elle a construite à Bolpur-Shantiniketan, une petite ville du nord-est de l’Inde, lui permet de partager le quotidien des hommes, femmes et enfants de cette région très traditionnelle et berceau de nombreux artistes, musiciens et poètes.


Sillonnant à vélo les villages, l’appareil photo en poche, Brigitte s’est peu à peu intégrée. De « l’étrangère » elle est devenue « l’artiste ». Quand elle revient en France, elle expose ses photographies pour partager son expérience de vie dans cet autre monde qu’elle appelle « l’autre côté du miroir ».

Racontez-nous votre découverte du Bengale et ce qui vous a amené à y construire une maison.

"Tout a commencé grâce à ma mère. Elle était décoratrice en lumières, un métier qui n’existe plus vraiment aujourd’hui. Elle avait une boutique à Angers. Un jour elle est partie en voyage dans le Nord de l’Inde pour trouver des objets. Au retour, elle s’est retrouvée dans l’avion en compagnie d’un groupe de musiciens tout d’orange vêtus. Difficile de ne pas les remarquer ! C’étaient des musiciens « Bauls », originaires du Bengale, venus faire une tournée en France. Intriguée par ces personnages hauts en couleur, ma mère s’est rendue à l’une de leurs représentations à Paris et est tombée sous le charme de leur musique. Elle a alors entrepris de faire connaissance avec eux, malgré la barrière de la langue, et après quelques échanges, leur a proposé de les emmener avec elle découvrir les bords de la Loire. Cela leur a beaucoup plu. La Loire avec ses bancs de sable ressemble beaucoup aux rives du Gange ! J’ai fait mes premières photos des musiciens Bauls à cette occasion. Mais c’était assez étrange, je me sentais un peu à l’écart, étrangère à cette soudaine passion de ma mère pour la musique bengali. Par la suite, elle s’est rendue régulièrement au Bengale. Si bien qu’un jour j’ai décidé de l’accompagner. Le choc a été brutal. En revenant, je me suis dit : ’plus jamais !’ Puis deux ans après, ma mère a organisé la venue d’un groupe de quatre musiciens, dont un couple (c’est une chose rare). Cette fois j’ai été séduite. Je me suis liée d’amitié avec ce couple, qui m’a invité à venir leur rendre visite dans leur village au Bengale. J’ai décidé de tenter l’aventure une nouvelle fois. Je suis restée un mois. J’accompagnais les musiciens du village dans leurs tournées. On partait très tôt le matin, au lever du soleil. C’est là que j’ai réalisé mes plus belles photos ! La représentation commençait tard, il fallait attendre des heures. Ça se terminait tard dans la nuit, j’étais au bord de l’épuisement. Mais ces moments étaient tellement riches ! En 2003 le laboratoire photo pour lequel je travaillais a été racheté. On m’a proposé un départ en pré-retraite. Ça a été une véritable libération ! J’ai fait mes valises et je suis repartie au Bengale, pour quatre mois. Après quelques temps, l’un des musiciens, Ram, m’a proposé de construire une maison sur sa terre. Je suis allée voir : il était très pauvre et vivait avec sa famille dans un coin reculé de la bourgade. Pour la deuxième fois je me suis dit : ’non, non, jamais ! Je ne pourrais jamais vivre dans cet endroit !’ C’était l’époque de la mousson, je passais le temps en dessinant des plans… sans savoir pourquoi, ni où. Ram venait me voir régulièrement pour que je construise ma maison. Le 15 décembre, j’ai finalement accepté. On est allé prendre les mesures du terrain. Il n’y avait pas beaucoup d’espace. Mais il faut croire que le destin devait nous rapprocher… Il y avait au mètre près l’espace envisagé sur mes plans !"

Depuis, vous y allez régulièrement. Comment les gens vous perçoivent ?

"Longtemps, les gens du village m’ont appelé « l’étrangère ». Ce que j’étais au départ, indéniablement. Mais comme je revenais tous les ans et que je vivais comme les gens d’ici, avec des gens d’ici, peu à peu je ne l’étais plus tant que ça. En revanche, je ne respectais pas vraiment les codes locaux. Je vivais seule, ce qui est inconcevable pour une femme en Inde, en tout cas dans les villages. Comme je sillonnais les environs avec mon vélo et mon appareil photo, je suis devenue « l’artiste ». Mais je ne saurai jamais comment ils me perçoivent vraiment, ce qu’ils pensent de moi. Le fait que mon ami, Ram, soit musicien a facilité mon intégration dans le village. En Inde, les musiciens sont hors caste, ils jouissent d’une certaine liberté de vie par rapport aux codes sociaux, aux traditions. Mais j’ai aussi dû trouver ma place dans la famille de Ram. On prend généralement les repas ensemble. Certains jours je fais le marché, je participe à la préparation, je leur apprends des recettes françaises. La journée débute toujours par une petite réunion sur ce qu’on va préparer, ce qu’il faut acheter au marché… Il m’a fallu du temps pour les convaincre qu’on pouvait manger des légumes autrement que bouillis pendant des heures ! Maintenant on mange des carottes râpées ! Parfois, mon attitude les a franchement surpris, voire mis en colère, comme cette fois où j’ai décidé de nettoyer la rue des amas de déchets qui l’encombraient. Sans rien dire, j’ai pris un balai et j’ai tout rassemblé pour les brûler. Le soir même, Ram m’a sermonné. Pourquoi avoir fait cela ! Ce n’était pas à moi de le faire ! Cependant, depuis ce jour, la rue est toujours propre… Avec ma maison colorée, mon goût pour la décoration, je bouscule un peu leurs habitudes. Du coup, connaissant mon goût pour l’assortiment des couleurs, on vient me demander conseil pour l’achat de vêtements. Pour ma part, j’ai aussi beaucoup appris à leurs côtés, notamment l’humilité et le fait de pouvoir faire avec peu."

Quand vous rentrez en France, vous exposez des séries de photographies prises pendant vos séjours là-bas. Parlez-nous de votre démarche artistique et de l’attitude des gens là-bas vis-à-vis de cela.

"Je cherche avant tout à montrer la beauté de ce lieu et des gens qui y vivent. Je photographie souvent les femmes en train de travailler. Mais elles n’aiment pas ça car elles portent une tenue sale, déchirée. Elles ne veulent pas qu’on les montre dans cet accoutrement. Alors je prends quelques photos d’elles ainsi, puis je fais ensuite leur portrait selon les codes. Elles mettent leur plus beau sari, prennent la pose, souriantes, invitent la grand-mère, la tante, les enfants à se joindre à elles. Je leur montre ces photos mais je ne les expose pas. Mes photos témoignent davantage de la vie quotidienne. Ma dernière série de photos porte d’ailleurs sur les petits métiers, qui reflètent un présent suspendu entre traditions rurales et bouleversements de la société indienne."

Quelles sont ces traditions et ces bouleversements que vous évoquez ?

"Dans cette région de l’Inde, très rurale comme une grande partie du pays, la tradition est forte. Elle se reflète par exemple dans les tenues vestimentaires. Les jeunes femmes, cheveux nattés dans le dos, portent le penjabi, composé d’une tunique, d’un pantalon et d’une étole, jusqu’à leur mariage. Une fois mariée, la femme bengali porte un sari, dessine une raie rouge de poudre d’Ibiscus dans ses cheveux et se pare de bracelets rouges et blancs. Elles sont très belles, elles ont de longs cheveux très noirs, souvent teintés. Pourtant elles rêvent de ressembler davantage aux occidentales... Les conditions de vie des femmes en Inde sont difficiles. Par exemple, j’ai étudié pendant un an l’artisanat local, la broderie surtout, qui est magnifique et destinée à la bourgeoisie des grandes villes. Les conditions de travail des brodeuses sont très dures ! Et puis il y a les mariages arrangés, très tôt, et pas de séparation possible. Cela fait partie des traditions, ici on ne comprend pas pourquoi je vis seule. Si je m’étais mariée par amour, pourquoi m’être séparée de mon époux ? La région reste très loin de toute modernité, il faut près de trois heures pour rejoindre Calcutta, qui n’est qu’à 140 km. Cependant certaines choses modernes, venues de l’Occident, modifient imperceptiblement le mode de vie de ces gens et entraînent parfois des situations surprenantes. Par exemple, le rapport aux déchets… Avant, les plats, tasses pour le thé et autres ustensiles étaient faits de matières naturelles (feuilles, terre cuite, etc), et l’on s’en débarrassait en les jetant n’importe où. Seulement aujourd’hui, les assiettes en plastiques et autres objets non biodégradables subissent le même sort !"

Quels conseils donneriez-vous pour découvrir la région ?

"Quand les gens viennent me voir, je les emmène faire du vélo, de villages en villages. C’est une belle manière de découvrir la région mais il est difficile de faire cela seul, sans connaître. Il n’y a aucune indication. Il n’y a pas d’office de tourisme. Le Bengale présente sans doute moins d’attraits touristiques que d’autres régions de l’Inde, mais il y a encore quelques endroits magiques, Bishnupur avec ses temples de carreaux de terre cuite, très bien restaurés à 120kms environ de Bolpur et Murshidabad, à 130kms, et ses mausolées que l’on découvre en charrette et petits poneys. Plus près de Bolpur, il y a de vieux temples qui sont sous l’emprise des racines. J’aime regarder leur lente transformation et les photographier. Et puis le Bengale est connu en Occident pour sa richesse culturelle et artistique, notamment grâce au poète Tagore, prix Nobel de littérature en 1913 et au cinéaste Satyajit Ray. Il y a beaucoup à découvrir. Il faut savoir prendre le temps."

La ronde des jours, série photographique de Brigitte Puxel sur les petits métiers
Exposition du 7 au 15 juin à Angers, Tour Saint-Aubin