Culture

"Duch, le maître des forges de l’enfer", enfoiré de sa Khmer

By Laetitia Santos

Posté le 17 janvier 2012

Le Cambodge est indéniablement marqué du sang des victimes du génocide perpétré par les Khmers Rouges. Rithy Panh, réalisateur franco-cambodgien rescapé de cet enfer, nous livre aujourd’hui un puissant film-document qui décortique le cerveau du bourreau n°1 du régime pour un travail de pardon nécessaire pour que l’Histoire ne nous rattrape jamais.


Le 9 janvier dernier, France 3 diffusait en exclusivité Duch, le maître des forges de l’enfer. Peut-être alors avez-vous déjà visionné ce document historique hallucinant mais dans le cas contraire, les séances de rattrapage, c’est dès demain en salles. Le film s’accompagne d’un récit publié aux éditions Grasset, L’élimination, qui retranscrit mot à mot le face-à-face courageux engagé par Rithy Panh avec un des hommes qui réduisit en cendres sa famille et sa patrie comme celles de millions de Cambodgiens. Son jugement définitif sera rendu le 3 février prochain.

Le devoir de mémoire d’un homme meurtri

En donnant la parole à Duch, responsable de S21, le principal centre d’extermination de l’époque des Khmers Rouges au Cambodge, Rithy Panh semble accorder un droit de parole au diable en personne. Un diable qui du fond de sa prison (Kaing Guek Eav, de son vrai nom, a été condamné à 30 ans de prison pour crime contre l’humanité) nous explique comment il est devenu le bourreau n°1 d’un régime assassin. La leçon qui fait froid dans le dos ? On ne nait pas bourreau, on le devient. Un documentaire nécessaire qui appelle au pardon malgré l’effroi qu’il nous évoque.

Le régime khmer rouge a fait 1,7 millions de morts au Cambodge entre 1975 et 1979. Des morts, des torturés, des affamés, des exécutés, bourgeois, intellectuels, propriétaires. Tout ça pour servir l’idéologie communiste de ce mouvement. Un tiers de la population a péri sous ce sanglant régime rouge sang. Avec Duch, le maître des forges de l’enfer, Rithy Panh poursuit aujourd’hui son délicat travail de mémoire en offrant un autre document de poids à sa filmographie après S21, la machine de mort khmère rouge, largement primé à travers le monde.

La responsabilité de tous spectateurs

Sur l’écran, un plan serré du visage de Duch en alternance avec celui d’une victime devenue témoin clef dans le procès du tortionnaire en chef. Et puis leurs expressions, leurs gestes, leurs silences. Au centre, la caméra, témoin impartial qui raconte sans juger, invite à la compréhension de cet implacable mécanisme qui pousse un homme aux pires atrocités, pour mieux pardonner et surtout éviter de nouvelles horreurs. Rithy Panh, rescapé du génocide alors que toute sa famille en a été victime, a été capable d’accorder son pardon et voue aujourd’hui sa vie au travail de mémoire. Aux réfractaires qui jugent que pardonner un tel criminel de l’humanité est vain, qu’ils y réfléchissent donc à deux fois s’ils souhaitent respecter le travail du cinéaste franco-cambodgien.

Ecouter l’homme nous décrire les tortures que lui et ses partisans imaginaient relève de l’insoutenable. Pourtant, c’est en ne masquant aucun élément de la réalité que l’on peut en tâter toute l’épaisseur. Au travers de son monologue brut et des images d’archives associées aux témoignages de survivants, on pénètre l’esprit du bourreau, on découvre avec effroi qu’il est amateur de littérature, qu’il a été forgé par le régime depuis l’enfance, que son esprit a été modelé et qu’il est quasiment la victime d’une machination politique froide et sanglante. Le diable c’est lui, mais dans de telles circonstances, aurait-ce pu être nous ? Découvrir que le diable a un visage tout ce qu’il y a de plus humain, voilà tout à la fois la force et l’horreur de Duch, le maître des forges de l’enfer. Un film d’une intensité rare, d’un réalisme cru et une leçon d’humanisme à l’efficacité certaine.