Hom Nguyen, entre les lignes

Interview voyage

Par Laetitia Santos

Posté le 1 mai 2021

De son enfance noire à sa réussite artistique lumineuse, de ganaches d’inconnus aux portraits des plus illustres, la ligne de vie de l’artiste français d’origine vietnamienne Hom Nguyen, semble frappée du sceau de la destinée. Alors que Cergy-Pontoise l’expose au Grand Centre dès aujourd’hui et ce jusqu’au dimanche 6 juin prochain, Hom nous a accordé un entretien de plus d'une heure pendu au bout d’une ligne.


L’occasion rêvée pour un dialogue entre art, voyage, sens de la vie et force de la fatalité pour celui qui peint et dessine en utilisant aussi bien le Bic que l'encre de chine, le fusain ou l'acrylique, la gouache et l'aquarelle. L'occasion de lire entre les lignes de ces visages au format souvent magistral à qui Hom donne frénétiquement vie comme autant de racines qui le ramènent, lui comme nous, à nos propres tréfonds et origines. L'occasion enfin de lire entre ses lignes à lui grâce à cet entretien "Hom made" !

Pour tenter de saisir toute la portée de ton travail Hom, nous allons remonter aux origines de ta vie afin d’éclairer modestement cette expo qui démarre aujourd’hui à Cergy…

« Je parlerais plutôt d’une découverte de l’art à travers Cergy car ce ne sont pas des œuvres originales mais des reproductions sur métal, qui vont permettre au grand public d’apprécier l’art au travers de récits, de voyages, de légendes que va leur compter la soixantaine de visages présentés. »

Oui c’est un beau projet que d’amener l’art et tout particulièrement la peinture au cœur de la ville, sur une place aussi passante, véritable point chaud de l’agglomération qui déverse son flot de badauds, travailleurs, familles, flâneurs, pressés, curieux, avertis…

« J’en suis très heureux car je ne connais pas Cergy et cela va donc être un véritable moment de partage à travers le dessin, la peinture, le gribouillage même ! »

« Évoluer parmi des gens de couleur m'a donné beaucoup de forces »

Reprenons au début, Hom : tu es né à Paris en septembre 1972 d’une maman vietnamienne boat people, et d’un papa que tu n’as jamais connu et dont tu n'as même pas idée de son nom…

« Je suis un fils de boat people, oui. Ma mère est arrivée par bateau, immigrée d’origine vietnamienne qui a débarqué en France, seule. Elle m’y a mis au monde. Mon père lui, sans doute Français, se serait fait assassiner. Là ça a été la galère. Ma mère a enchaîné les petits boulots pour faire face à notre quotidien. Mais ensuite elle a eu un accident de la route alors qu’elle devait avoir 40 ans. Un taxi qui s’est endormi une nuit… Elle est devenue tétraplégique. J’avais 4 ans. On a vécu à trois avec le copain de ma mère dans un 13 m² du 15e arrondissement. La vie me paraissait noire alors... »

Terrible comme enfance…

« Terrible. Mais c’est aussi ce qui fait que tu deviens un guerrier. On vivait avec le revenu de la caisse d’assurance maladie pour le handicap de ma mère. Ça ne représentait rien en francs. Mon quotidien c’était les auxiliaires de vie. La chance que j’ai eue dans cette enfance, c’était d’évoluer parmi beaucoup de gens de couleur : Antillais, Africains, Asiatiques… Ça, ça m’a amené beaucoup d’intensité et beaucoup de forces. »

C’est remarquable cette enfance noire que tu viens d'évoquer mais ce regard malgré tout qui a su percevoir la couleur et donc la lumière parmi tous ces inconnus que brassait une vie dans un milieu médical, populaire, solitaire… J’ai du mal à ne pas faire le parallèle avec ton travail : toutes ces lignes noires emmêlées, embrouillées, et puis la couleur qui jaillit de temps à autres dans bon nombre de tes portraits…

« La couleur elle est récente. Je suis plutôt noir et blanc à la base, et en effet cela a un rapport avec ma vie et mon enfance. Je mets de la couleur depuis peu dans mon travail. Depuis que j’ai recréé ma propre famille, avec mes enfants. Aujourd’hui, j’ai besoin de pêche, de vitalité, d’intensité. Et peut-être que cette période de pandémie m’a amené à voir la vie autrement aussi, à me dire : "Lève les yeux vers le ciel et dis-toi que la vie est belle malgré tout, que l’on peut toucher les étoiles..." »

À quel moment as-tu commencé à toucher les étoiles, toi ? Comment on passe d'un 13 m² et d'un calvaire quotidien à artiste de renommée mondiale avec un atelier de 500 m² à Bagnolet où tirer le portrait aux plus illustres stars que tu exposes ensuite à travers le monde ?

« Mon parcours est atypique : vendeur de chaussures puis cireur de pompes avant de me mettre finalement à dessiner sur ces mêmes chaussures. C’était le moyen que j’avais de m’exprimer à l’époque. Et ça touchait beaucoup de gens, de tous les milieux car c’était accessible à tous, à ceux qui portaient des Stan Smith comme à ceux qui possédaient des Berluti ! Certains me demandaient des initiales, d’autres des dessins... C’était le début de la mode des baskets customisées, j’ai débuté comme ça. Et de grandes maisons se sont mises à me solliciter. De fil en aiguille, je suis arrivé dans l’art, en utilisant une autre matière après le cuir, la toile. J’ai toujours dessiné depuis gamin mais ce n’est vraiment qu’après le décès de ma mère que ma passion s’est révélée, sur le tard. J’avais alors 36 ans. »

Passer de cirer les pompes de M. Tout-le-monde à tirer le portrait aux plus grands, lesquels sont ensuite vendus chez Drouot ou Christie’s, ça c’est de la destinée !

« C’est comme un voyage : avant même le départ, on a souvent une idée précise de l’itinéraire que l’on souhaite faire, au point que l'on peut dépeindre toute la composition de ce voyage. Et finalement quand on arrive, ce n’est pas du tout ce que l’on avait imaginé, on est surpris. Pour autant, ça peut-être très beau... »

« Si on a vécu, on a forcément subi »

Tu parles souvent de voyages alors même que tu n’as pas goûté à ce privilège pendant des années, que tu as connu le Vietnam très tardivement… Comment expliques-tu cela ?

« J’ai beaucoup écouté les histoires de ma mère. Elle parlait du Vietnam avec beaucoup d’amour et d’attaches. Moi j’entendais tout ça mais sans jamais l’avoir connu. Il y avait donc beaucoup d’imaginaire, derrière cette destination en particulier. Mais aussi des rires, des sons, de la musique, une religion, du bouddhisme… J’ai appris tout cela, toute cette culture, même sans y aller parce que nous n’avions pas d'argent. Ma mère m’en a parlé pendant des années. Et puis plus tard, je me suis rattrapé en matière de voyage : Hong Kong, le Maroc, la Thaïlande, Dubaï, la Corse… Je voyage beaucoup pour le boulot et pour des expos. »

Quand as-tu enfin découvert le pays de tes origines que tu as fantasmé pendant tant d’années ?

« À la mort de ma mère en 2009, mué par un besoin de voyager pour me comprendre et me ressaisir. J’en ai pleuré toutes les larmes de mon corps. J’ai ressenti toutes les émotions et l’intensité de ce qu’elle me racontait depuis toutes ces années. J’ai vraiment été très ému. Le Vietnam, ce sont les rires des gens qui sont dans la rue, des marchés, des ambiances, des saveurs... Il y a une véritable intensité que forme tout cet ensemble. J’avais beau ne pas maitriser la langue, j’ai tout ressenti. Ça m’a donné beaucoup de force et c'est après le Vietnam que je suis devenu qui je suis aujourd'hui. »

Donc tu en as retiré quelque chose qui s’est traduit ensuite dans ton travail ?

« Oui, comme une résonnance à travers mes racines, une empreinte... J’ai puisé dans ces terres, forcément. Je suis enfant de paysan. Je suis revenu à mes ancêtres, retourné là d’où je viens et finalement, je crois que c’est honorable, ça permet d’être plus dans le vrai et de revenir à l'essentiel. Quand je dessine des visages, tous ces traits sont en fait des formes de racines, des trajectoires. On a chacun sa propre trajectoire. Sachant que si on a vécu, on a forcément subi. »

Ton travail est très instinctif et inné car tu es autodidacte et à la fois tu as cette lecture de ton art aujourd’hui si mature que tu es capable d’expliquer l’origine de ces lignes qui font la caractéristique de ton œuvre et qui remontent précisément aux fondements de ta personne…

« La réflexion est poussée, oui. Mais il n’y a pas de hasard. Ces traits, je les ai fait dès le début mais peut-être pas autant. Il y a une forme de maturité de l'âge et des techniques. Au départ, j'ai surtout apprécié le fait qu'en faisant des ratures, on arrivait à faire un dessin ! (rires) »

« Le voyage est un véritable moment de paix avec soi-même... »

Ça me semble être une belle métaphore de ta vie qui à partir de débuts difficiles a finalement réussi à s'épanouir pleinement jusqu'à la construction d'une oeuvre reconnue...

« C'est un constat modeste cette histoire de ratures mais c'est très vrai ! Le geste est vraiment important pour moi. La vitesse, la violence, le moment où je jette la peinture... La fabrique du geste, l'intensité dans ces moments-là, c'est essentiel. »

Tu peins chaque jour ?

« Oui c'est vital. Je ne peux pas vivre sans peinture, c'est impossible. J’ai l’impression de construire quelque chose en peignant. Je ne sais pas te dire exactement quoi, peut-être moi-même... Mais je construis, c'est certain. »

L'art comme revanche obligatoire finalement ? Comme exutoire naturel...

« Ça a toujours été une force en moi, comme un aimant, quelque chose qui me disait que c'était ça le chemin et pas autre chose. Je vois vraiment la peinture comme un partage de la vie : en étant un artiste, je suis les autres et au travers de la peinture, les autres sont moi. J’interprète ce que je vois, à ma manière. C'est une vision globale de la vie, entre plaisirs, envies, ambitions, claques, combats... On peut vraiment aller loin par le biais de l’art.

Je peins surtout des ethnies asiatiques, sans doute parce que je viens de là. Parfois c'est de la fiction totale, parfois des gens que j'ai pu croiser. Parfois encore je fais du figuratif, d'autres fois de l'abstrait. Tout ça ne s'invente pas, j'ai toujours été fasciné par le dessin et ça a fini par émerger et faire sens. Et peut-être que j'ai finalement eu un peu plus de chance que les autres car pour moi, ça a marché... »

Ce partage dont tu parles traduit un véritable humanisme que l'on ressent pleinement dans chacun de tes portraits. D'ailleurs, tu fais aussi de l'art-thérapie auprès des enfants de la Pitié Salpêtrière à Paris...

« J'ai forcément cette sensibilité là... J'ai beaucoup travaillé avec l'ONG Enfants du Mékong en Asie d'ailleurs, où j'ai fait pas mal de choses pour des orphelinats. En Thaïlande, au Laos, au Cambodge... À la Salpêtrière, j'ai passé quelques années à donner des cours à des enfants qui étaient schizophrène et avaient une double personnalité. Le dessin leur permet de révéler quelque chose de très fort. On ne va sans doute pas en faire des artistes mais on leur donne cette envie de s’adapter et de croire en soi. Il faut expliquer que tout est possible et que cela ne dépend que d’eux. »

Tout est possible, c'est ce que la vie t'a appris ?

« Absolument. À l’école, je n’étais absolument pas doué. J’ai pu évoluer intellectuellement parlant sur ce que j’aimais car je me suis intéressé à plein de choses, au théâtre à la poésie, à la peinture... Ça m’a ouvert l’esprit. Et c'est le voyage beaucoup qui m’a amené à ça. Son intensité. Depuis je vis pour le voyage et pour la liberté qu'il suscite. Le voyage est un moyen qui nous sauve. On a besoin de ça. C'est une école de la vie et un véritable moment de paix avec soi-même... »

HOM NGUYEN
EXPO "LE TRAIT COMME CHEMIN DE VIE",
DU 1ER MAI AU 6 JUIN 2021
PLACE DES ARTS ET PLACE CHARLES-DE-GAULLE
CERGY-PRÉFECTURE