Par Mahmoud Shalha
Posté le 9 septembre 2026
Mahmoud Shalha est né en 2006 dans le nord de la bande de Gaza. Lorsque la guerre éclate en octobre 2023, il a 17 ans et prépare le Tawjihi, l'examen qui conditionne l'entrée à l'université. Il rêve de devenir médecin. Le récit qui suit est son témoignage. Pour les besoins de cette publication, il a été légèrement condensé, sans en modifier les faits, le point de vue ni la voix littéraire.
« Je m'appelle Mahmoud Shalha. Je suis né en 2006. Toute mon enfance s'est déroulée sous le blocus de la bande de Gaza. Pourtant, malgré les murs invisibles qui nous entouraient, nos rêves, eux, n'avaient pas de frontières.
Avant octobre 2023, j'étais un lycéen de dix-sept ans vivant dans le nord de Gaza. Pour beaucoup, Gaza est un territoire associé à la guerre. Pour moi, c'était avant tout un quartier vivant, des rues animées, des voisins qui se connaissaient depuis toujours et une communauté profondément unie. C'était mon foyer.
Pour comprendre qui je suis, il faut d'abord comprendre ma famille. Nous sommes neuf. Chez nous, l'éducation n'était pas seulement une priorité ; elle était une valeur sacrée, une manière de résister et de croire en l'avenir. Chacun poursuivait ses études avec une détermination sans faille. Les livres occupaient une place essentielle dans notre quotidien, tout comme les discussions sur les sciences, l'université et le monde. Mes parents nous ont toujours appris que, même sous le blocus, personne ne pouvait enfermer notre esprit. Ils nous répétaient que le savoir serait notre pont vers l'avenir.
Cette année-là était celle du Tawjihi, l'examen qui décide de l'entrée à l'université. Dans chaque famille palestinienne, cette étape est déterminante. Chez nous, elle représentait l'aboutissement de nombreuses années de travail. Depuis longtemps, je nourrissais un rêve très précis : devenir médecin. Je voulais soigner les autres et soulager les souffrances de ma communauté. Chaque journée était organisée autour de cet objectif. Je me levais tôt, persuadé que chaque heure passée à étudier me rapprochait un peu plus de cette blouse blanche que j'espérais un jour porter. Mon bureau était couvert de cahiers, de fiches, de calendriers et de surligneurs, tous consacrés à un seul but.
Malgré les difficultés du blocus, notre vie était faite de choses simples qui nous rendaient heureux. Nous partagions de longs repas en famille, nous parlions de nos projets, nous retrouvions nos amis après les cours et nous profitions de la mer lorsque nous le pouvions. Nous avions appris à trouver de la joie dans les petites choses. Je n'étais pas seulement en train de préparer mes examens ; j'avais le sentiment d'être au seuil de ma vie d'adulte, entouré d'une famille qui croyait profondément au pouvoir des rêves. Je ne savais pas encore que cet avenir allait disparaître en une seule nuit.

Lorsque je suis rentré à la maison et que j'ai refermé la porte derrière moi, j'ai immédiatement senti que quelque chose avait changé. La chaleur familière de notre foyer avait laissé place à une atmosphère lourde, presque irrespirable. Nous nous sommes retrouvés tous les neufs dans le salon, rassemblés instinctivement comme si le simple fait de rester les uns près des autres pouvait encore nous protéger. Personne ne parlait. Les yeux fixés sur la télévision, nous regardions défiler les images de notre propre ville, de nos rues et de nos quartiers, sans parvenir à mesurer l'ampleur de ce qui était en train de se produire. Les discussions qui remplissaient habituellement notre maison – nos études, les projets d'université, mon rêve de devenir médecin – avaient disparu, remplacées par la voix froide des présentateurs annonçant les premières frappes.
Lorsque le soleil s'est couché, un silence inhabituel est tombé sur le nord de Gaza. Quelques heures plus tôt encore, les rues étaient animées ; soudain, elles étaient devenues désertes. Puis l'électricité s'est coupée, plongeant la maison dans une obscurité totale. Les seuls points de lumière provenaient des écrans de nos téléphones, qui éclairaient faiblement les visages inquiets de chacun d'entre nous. C'est alors que les bombardements ont commencé.
Nous avions déjà connu des attaques auparavant, mais rien ne ressemblait à ce que nous vivions cette nuit-là. Les explosions se succédaient sans interruption, illuminant le ciel d'une lueur rouge qui effaçait presque l'obscurité. À chaque déflagration, la terre semblait trembler sous nos pieds. Les lourdes portes de la maison vibraient dans leurs gonds, les vitres menaçaient d'éclater, et les murs eux-mêmes semblaient gémir sous la violence des explosions. Pourtant, ce qui m'a le plus marqué, ce ne sont pas les portes ni les fenêtres, mais les étagères où étaient rangés mes livres. Les ouvrages avec lesquels je préparais mon entrée en faculté de médecine tremblaient eux aussi. En les regardant vaciller, j'ai eu le sentiment que ce n'était pas seulement notre maison qui était ébranlée, mais l'avenir auquel je consacrais chaque journée depuis des mois.
Nous avons quitté les pièces donnant sur l'extérieur pour nous réfugier dans le couloir, espérant que quelques murs supplémentaires nous protégeraient des éclats d'obus. Peu à peu, une autre réalité s'est imposée à nous. L'air marin que nous connaissions si bien avait disparu, remplacé par une odeur de poudre, de poussière et de métal brûlé qui s'infiltrait jusque dans notre maison. Dès les premières heures de la guerre, l'électricité, les communications et les services essentiels ont commencé à disparaître, nous laissant complètement isolés du reste du monde.
La nuit semblait interminable. Les seules choses que nous entendions étaient les sirènes des ambulances et les explosions qui continuaient de secouer la ville. Au milieu de ce vacarme, nous avons appris qu'une frappe venait de toucher le quartier où vivaient certains de nos proches. Nous avons aussitôt tenté de les joindre, composant leurs numéros encore et encore, sans savoir s'ils étaient vivants ou s'ils avaient été ensevelis sous les décombres. Le réseau téléphonique fonctionnait à peine ; les appels étaient interrompus ou n'aboutissaient jamais. Cette attente, cette impossibilité de savoir, étaient presque aussi insupportables que les bombardements eux-mêmes.
Face à cette violence, ma mère nous a demandé de rester tous ensemble. Nous nous sommes assis côte à côte sur le sol et avons commencé à réciter le Coran. Puis elle nous a regardés et nous a dit une phrase que je n'oublierai jamais : « Si nous devons mourir, nous mourrons tous ensemble. Aucun de nous ne restera seul pour pleurer les autres. »
Assis dans ce couloir plongé dans l'obscurité, entouré des prières de ma famille, respirant cette odeur de poudre qui envahissait notre maison et écoutant les bombes tomber tout autour de nous, j'ai compris que rien ne redeviendrait comme avant. Les examens que je préparais, les livres que j'espérais ouvrir quelques jours plus tard et cette blouse blanche dont je rêvais depuis si longtemps semblaient déjà appartenir à une autre vie. Cette nuit-là, j'ai compris que l'avenir que j'avais imaginé venait de s'effondrer et qu'une période infiniment plus sombre commençait.
Lorsque le jour s'est enfin levé après cette nuit interminable, j'ai ouvert la porte de la maison et je suis sorti dans la rue. La destruction de Gaza ne s'est pas produite en une seule journée ; elle a été progressive, presque méthodique. Pourtant, dès ce premier matin, quelque chose d'essentiel avait déjà disparu. Les bâtiments étaient encore debout pour la plupart, mais le sentiment de sécurité, lui, s'était effondré. À mesure que la lumière révélait notre quartier, les premières conséquences de la nuit apparaissaient devant nos yeux.
J'ai appris, par un ami, que plusieurs de mes camarades de classe avaient été tués pendant les bombardements. En entendant leurs noms, j'ai senti quelque chose se briser en moi. Nous devions nous retrouver à l'école ce matin-là. Nous avions parlé de nos révisions, de nos places en classe, de notre dernière année avant l'université. L'un d'eux était aussi passionné par les études que moi. En quelques heures, tous ces projets avaient disparu avec lui. Ce qui rendait cette perte encore plus douloureuse, c'était l'impossibilité de lui dire adieu. Les routes étaient devenues trop dangereuses et je ne pouvais même pas assister à son enterrement. Ses funérailles se sont déroulées dans la plus grande discrétion, en présence de quelques proches seulement. À Gaza, même le deuil devait désormais se vivre dans la peur. Les familles évitaient les rassemblements, conscientes qu'une nouvelle frappe pouvait survenir à tout moment. Mon ami fut enterré sans les adieux qu'il méritait. J'avais dix-sept ans et j'ignorais encore que cette première disparition ne serait que le début d'une longue succession de pertes qui allaient bouleverser toute une génération.
En poursuivant mon chemin, je découvrais un quartier méconnaissable. Les rues, habituellement animées, étaient désertes. Les vitrines de plusieurs commerces avaient explosé sous la violence des déflagrations et des milliers d'éclats de verre recouvraient la chaussée. À chacun de mes pas, j'entendais le bruit du verre brisé sous mes chaussures. Au-dessus de nos têtes, les avions de combat et les drones continuaient de tourner sans relâche. Le danger n'avait pas disparu avec le lever du soleil ; il était simplement devenu visible.

Malgré tout, je ressentais un besoin irrépressible de rejoindre le reste de ma famille. Je me suis dirigé vers la maison de ma grand-mère et de mes oncles maternels. Lorsque je l'ai aperçue, saine et sauve, je me suis précipité dans ses bras. En pleurant, elle m'a confié qu'elle n'avait pas fermé l'œil de toute la nuit, persuadée que nous avions peut-être été tués. Pendant quelques instants, assis auprès d'elle et de mes oncles, j'ai retrouvé un peu de cette chaleur familiale que la guerre semblait vouloir nous arracher.
De retour dans notre rue, j'ai vu les voisins sortir les uns après les autres. Chacun vérifiait que les autres étaient vivants. Les mêmes mots revenaient sans cesse : « Dieu merci, vous êtes en vie. » Nous nous regardions différemment. Nous venions tous de survivre à la même nuit et cette simple présence des uns auprès des autres suffisait presque à nous rassurer. Mais nous avons très vite compris que le jour n'était qu'une fragile parenthèse. Les bombardements continuaient au loin et le danger restait permanent. Pourtant, nous avons découvert que nous redoutions davantage la nuit que le jour. La lumière nous offrait encore la possibilité de marcher, de retrouver nos proches, de serrer une grand-mère dans nos bras ou d'échanger quelques paroles avec nos voisins. La nuit, en revanche, nous condamnait à l'immobilité. Sans électricité, l'obscurité devenait totale. Les bruits familiers de la vie avaient disparu. Il ne restait que le silence, brusquement déchiré par le fracas des explosions. Ma famille et moi restions assis au même endroit pendant des heures, sans oser bouger, attendant simplement que le soleil revienne. Ce premier matin nous avait appris une chose : nous pouvions survivre au jour, mais c'était la nuit qui allait désormais gouverner nos vies.

Lorsqu'on parle de la guerre à Gaza, on évoque souvent les destructions, les bombardements ou les statistiques. Pourtant, la véritable tragédie se lit d'abord dans le regard des enfants. Il suffit de marcher entre les tentes ou de croiser un enfant dans une rue recouverte de poussière pour comprendre qu'ils sont les premières victimes de cette guerre. Je me pose souvent la même question : comment des enfants ont-ils pu devenir vieux avant même d'avoir grandi ? Partout ailleurs dans le monde, l'enfance est le temps des découvertes, des jeux et de l'insouciance. À Gaza, elle est devenue celui de la peur, de la responsabilité et de la survie. Avant la guerre, les enfants jouaient au football ou à cache-cache. Aujourd'hui, leurs jeux ont changé. Ils se répartissent en deux groupes : les ambulanciers et les martyrs. Ils rejouent ce qu'ils voient chaque jour. Voir un enfant imiter une sirène d'ambulance ou s'allonger au sol en faisant semblant d'être mort est une image que l'on n'oublie jamais.
Beaucoup d'entre eux n'ont connu que les camps de déplacés. Certains sont nés sous une tente et n'ont jamais vécu dans une véritable maison. Ils ignorent ce que signifie dormir entre quatre murs solides. J'ai vu des enfants refuser de s'appuyer contre un mur de béton parce qu'ils avaient appris à vivre sous une toile qui pouvait s'effondrer au moindre coup de vent. Ils croyaient que les murs étaient aussi fragiles que les tentes. Cette peur paraît insignifiante lorsqu'on la raconte, mais elle dit tout de leur réalité : ces enfants grandissent sans avoir jamais connu une vie normale.
Leurs rêves aussi ont changé. Ils ne demandent plus des jouets ou des cadeaux. Ils rêvent simplement de manger un fruit frais, de jouer quelques heures sans entendre un avion ou de passer une nuit entière sans être réveillés par les explosions. Je pense souvent aux orphelins. Au début de la guerre, plusieurs organisations apportaient encore une aide aux familles qui les recueillaient. Aujourd'hui, beaucoup de ces soutiens ont disparu, alors que les besoins sont plus immenses que jamais. Heureusement, chez nous, la famille reste le premier refuge. Lorsqu'un enfant perd ses parents, un oncle ou une tante l'accueille aussitôt comme son propre fils. C'est ainsi que nous essayons de préserver ce qui peut encore l'être. Mais aucune solidarité ne peut remplacer un père ou une mère.
Je pense à mon petit cousin, qui avait à peine un an et demi lorsque son père a été tué. Il est aujourd'hui assez grand pour comprendre que les autres enfants ont un papa. Chaque fois qu'un homme traverse le camp, il le regarde avec l'espoir silencieux que ce soit le sien. Il tend parfois les bras vers des inconnus, persuadé que son père va revenir. C'est sans doute l'image la plus douloureuse que cette guerre ait laissée dans mon cœur. Aucune aide humanitaire ne pourra jamais réparer cette absence.
La survie impose aussi aux enfants des responsabilités qui ne devraient jamais être les leurs. Trouver de l'eau est devenu un combat quotidien. On les voit parcourir de longues distances en tirant de lourds bidons ou en transportant du bois pour permettre à leur famille de cuisiner. À force de porter des charges beaucoup trop lourdes pour leur âge, certains souffrent déjà de graves problèmes au dos ou aux articulations. Leur corps d'enfant s'abîme avant même d'avoir grandi.
À cette souffrance physique s'ajoute une autre perte, moins visible mais tout aussi grave : celle de l'éducation. Des écoles ont été détruites, les classes ont disparu et les enfants tentent désormais d'apprendre dans des tentes brûlantes l'été et glaciales l'hiver. Beaucoup oublient peu à peu ce qu'ils avaient appris. Pour un peuple qui a toujours considéré l'éducation comme une forme de résistance, cette réalité est particulièrement douloureuse. Malgré tout, nous continuons à enseigner où nous le pouvons, parfois sur le sable, avec les quelques cahiers qui nous restent. Nous savons qu'un enfant qui tient un crayon entre ses mains résiste, lui aussi, à sa manière.
Si j'ai voulu raconter mon histoire, ce n'est pas pour demander de la compassion. C'est pour rappeler que derrière chaque enfant de Gaza se trouve une intelligence, une personnalité, un avenir qui ne demande qu'à s'exprimer. Ces enfants ne veulent pas être réduits à des images de guerre. Ils veulent vivre, apprendre, jouer, devenir médecins, ingénieurs, enseignants ou artistes.
Si le monde accepte qu'une génération entière grandisse privée d'éducation, de sécurité et d'espoir, ce n'est pas seulement Gaza qui perdra son avenir. C'est notre humanité tout entière qui en sortira appauvrie. »

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