Jérémie Renier et Loury Lag : "Là haut, sur le passage du Nord-Ouest, tout est tragiquement beau"

Interview voyage

Par Laetitia Santos

Posté le 10 juin 2026

Aujourd'hui sort dans les salles obscures "D'un monde à l'autre", un objet entre le documentaire et le cinéma, qui nous emmène aux confins de l'Arctique glaciale aux côtés de l'explorateur de l'extrême Loury Lag, lequel embarque avec lui l'acteur Jérémie Renier, aussi réalisateur pour l'occasion. Ce qui réchauffe ? L


Loury, si je ne me trompe pas, c'est toi qui initie le lien avec Jérémie en lui envoyant ton ouvrage, Horizons Extrêmes, paru en 20XX. Pourquoi l'avoir envoyé à Jérémie en particulier ce livre, pourquoi lui ? Et pourquoi amorcé le lien par ce biais-là, avec cet ouvrage qui regorge de tes aventures extraordinaires ? Ce n'est pas une prise de contact tout à fait banale...

Loury Lag : Pour moi les œuvres sont un magnifique moyen de rencontres. Pour elles, on a pris le temps de créer, fabriquer, écrire, donner... Quelque chose qui est souvent de l'ordre de l'intime, et pour lequel on ne se serait sans doute pas exposé autrement. Ce livre, c'était mon premier bouquin : j'y avais mis beaucoup de cœur, c'était un récit d'aventure dans un environnement complètement différent, avec une vocation didactique, j'avais vraiment cette volonté d'apprendre des choses au lecteur, sans prétention. Et au milieu de ce livre, il y avait cette lettre, celle que j'écrivais à mon père et dans laquelle je revenais sur mon parcours de vie. J'étais en pleine promotion de ce livre, Jérémie est tombé sur une de mes interviews et il a mis un like sur une des publications. Et c'est véritablement ça l'élément déclencheur ! Ce simple like... C'est suite à cela que je lui ai envoyé le livre. Et que la première brique a été posé pour la construction de notre rencontre, qui va déboucher sur cette relation forte qui existe aujourd'hui et sur notre film.

Jérémie Renier : Pour l'anecdote, ce qui est marrant, c'est qu'à l'époque, je ne mettais jamais les yeux, ou très rarement, sur Instagram, et je likais encore moins !

Et qu'est-ce qui fait qu'à ce moment-là tu likes le post de Loury plus qu'un autre ?

Jérémie Renier : *Je ne sais pas pourquoi ! J'étais impressionné... Par ce dépassement de soi, ce rapport à la nature, cet espoir... *

Loury Lag : Je pense que ça correspond à une période de sa vie, personnellement plus délicate, et il a été touché... En tout cas, les planètes se sont alignées à ce moment-là !

Et toi, Jérémie, quand tu ressors de la lecture de l'ouvrage, est-ce qu'il existe déjà cette connexion dont tu parles aujourd'hui dans le film ? Ce lien fort entre Loury et toi, ce trait d'union que tu tires entre lui et ton ami disparu ?

Jérémie : *Au départ, j'ai surtout été touché par son regard sur la nature, ses exploits sportifs assez dingues et surtout par l'image qu'il renvoyait de lui, en opposition totale avec la lettre de son ouvrage, très fragile, très sensible. J'y voyais un phénomène assez étrange, comme s'il s'agissait de deux êtres différents. Et je dois dire que j'ai aimé ça, cette complexité humaine. Alors je me suis permis de lui écrire. Je lui ai écrit tout ce que je traversais moi : que je venais de perdre mon meilleur ami, que je me retrouvais dans une forme d'introspection et de douleur, que j'en étais là dans ma vie. Et c'est là où ça devient fou : en lui confiant ça, je n'étais pas du tout conscient que, lui, était en train de traverser de son côté une douleur liée à son papa, qui était malade. Je crois que notre lien s'est tissé dans l'invisible, dès ce moment-là. J'ai fini mon mail en lui disant : "Écoute, je pense que l'on a quelque chose à faire ensemble..."

Loury : Serendipité ! (Loury le coupe et pointe l'écran de son téléphone après avoir fait une recherche dessus, ndlr) C'était le titre de son mail ! Ça a commencé comme ça et je me suis dit : "Merde, on est dans une grosse galère, je ne sais pas ce que ce mot veut dire pour commencer !" (rires)

Et pourquoi l'avoir intitulé comme ça, Jérémie ?

Jérémie : : Parce que c'est comme ça que l'on raconte le fait qu'il y a un lien qui est invisible, qui peut tisser une coïncidence qui n'en est en réalité pas une...

Étais-tu déjà un voyageur aguerri avant de t'embarquer avec Loury ? Sans parler de voyage extrême comme tu l'as vécu à ses côtés mais étais-tu déjà baroudeur ?

Jérémy : Oui j'avais déjà pas mal voyagé et fait quelques ascensions. Avec Fabien d'ailleurs, mon chef opérateur, nous avons fait l'ascension du Kilimanjaro ensemble. Et puis j'ai toujours aimé le sport. Je fais beaucoup d'escalade.

Tu avais donc un terrain favorable pour cette expédition incroyable...

Loury : Il a fait beaucoup de prépa aussi, mine de rien. La prépa, en tant qu'acteur, ce n'est quand même pas rien. On rentre dans l'univers de quelqu'un. Ça demande très souvent des conditions physiques assez importantes. C'est drôle - et on n'en a jamais parlé de ça - mais c'est aussi ce qui m'a donné confiance. J'ai ce fantasme en tant que civil qui fait des choses extraordinaires, de la préparation de l'acteur qui peut rentrer dans n'importe quelle peau. Il peut devenir boxeur et se mettre à travailler comme un fou pour en avoir la carrure et les gestes par exemple. Et là, j'ai pensé que Jérémie allait prendre ça comme un rôle et une forme de préparation. Mais j'étais beaucoup moins inquiet par le physique que par l'aspect psychologique...*

Et ça c'est corsé durant vos deux semaines ensemble sur la glace ?!

Loury : Non, non. Le physique, ça ne m'a jamais inquiété. Nous en avions parlé. Évidemment que c'est très dur : c'est l'Arctique, il fait - 50°, il ne connaît pas le matériel. Mais c'est l'approche psychologique qui était beaucoup plus délicate. Il y avait beaucoup plus de mental que de physique, même s'il en faut.

Qu'est-ce qui fait que tu t'es dirigé vers le Grand Nord et l'Arctique, Loury, pour une nouvelle expé ? Tu as travaillé sur sa préparation pendant plus de deux ans, n'est-ce pas ?

Loury : C'était en fait une revanche sur un Arctique abrogé par le Covid. J'avais été rapatrié à cause de la pandémie. Ça a été une sensation assez difficile parce que j'étais préparé et conditionné pour et en plein milieu, j'ai dû rentrer chez moi. Terminé !

Jérémie : Il y a une énorme frustration, j'imagine...

Loury : Totalement ! Je suis rentré, j'ai été confiné avec mon frère et je suis tombé dans une forme de noirceur et d'échec personnel de ne pas avoir accompli mon projet. Il m'a fallu 3 ans pour remonter cette mission et me dire que j'allais repartir là-haut. Et je suis reparti sur ce même tracé, le passage du Nord-Ouest.

Justement Loury, présente-nous en quelques mots ce fameux passage du Nord-Ouest, ses caractéristiques géographiques, climatiques... Que l'on situe bien où se situe l'action et dans quel environnement bien spécifique tu nous conduis.

Loury : Ça se passe à l'extrême Nord de l'Amérique du Nord. Le passage du Nord-Ouest, ça part des États-Unis et ça va jusqu'au Canada, ou inversement. L'idée de cette traversée-là, c'était de partir du détroit de Bering en Alaska, tout à l'Ouest donc, et de parcourir les 3500 km pour rejoindre les îles Baffin au Canada, tout cela en progressant sur la glace.

Il faut savoir qu'à une certaine période de l'année, la glace est prisonnière entre deux bouts de continent, puisque quand on passe au-dessus de l'Amérique du Nord, il y a plein d'îles qui vont vers le pôle Nord, et à un moment donné, ça s'arrête, et l'eau se frise et se congèle entre deux bouts de continent, et alors il est possible de progresser sur la glace. C'est là que l'on dit qu'on marche sur la banquise ! Évidemment, quand les eaux sont moins prisonnières entre deux bouts de continent, c'est beaucoup plus difficile, il y a des icebergs, c'est mouvant, mais à certains moments de l'année, notamment à cette période-là, de janvier jusqu'à mars, la glace est formée de façon à ce que l'on puisse progresser dessus. L'idée était donc de parcourir ces 3500 km à ski sur cette banquise jusqu'aux îles Baffin.

Jérémie, tu le disais tout à l'heure, vous avez fait de nombreuses rencontres et on en voit d'ailleurs un certain nombre sur un film qui ne dure pourtant qu'1h14. Il y en a qui sont assez touchantes, notamment ce vieux monsieur à qui tu demandes une illustration du voyage et qui va finir par se confier à toi et te raconter son propre deuil... Mais durant ces trois mois de voyage, vous avez dû en faire beaucoup d'autres. Parle-nous un peu de ça, de votre contact avec le peuple du Nord...

Jérémie : J'en ai rencontré beaucoup plus que Loury, qui lui était sur la glace. Pas mal de scientifiques notamment et des populations très diverses. Au début, on est arrivé à Prud'aubé, en Alaska, c'est un des endroits les plus fous parce que tu as ce fantasme d'arriver dans un endroit totalement vierge, naturel. Sauf que tu atteris dans un champs pétrolier à ciel ouvert ouvert, le plus grand d'Amérique du Nord. En arrivant, ça sentait l'essence partout. Et nous logions dans une espèce de bungalow préfabriqué avec des travailleurs américains. C'était très étrange... Nous avions des contacts avec certaines personnes mais la plupart ne nous parlaient pas, ils n'avaient même pas le droit d'être là. On attendait désespérément de trouver le moyen de pouvoir accéder à la glace alors qu'ils avaient privatisé ces terres, sans même en avoir le droit, pour faire du pétrole.

Au fur et à mesure que nous avons progressé, on est arrivé dans des divers villages. Un des premiers, c'était Kaktovic, qui est un village où les habitants sont vraiment très renfermés sur eux-mêmes. Ils se protègent énormément de la mondialisation bien qu'ils soient au bout du monde, le village est composé de quelques baraques seulement, habité par quelques gens très méfiants. Nous n'avions pas le droit de sortir de notre bungalow parce qu'ils avaient très peur qu'on les contamine avec des maladies extérieures. Donc ici nous avons eu assez peu de contacts mais il faut les comprendre, c'est pour se protéger : ils ont été exterminés en fait, à cause de plein de maladies, et ce depuis des siècles. Ils ont perdu la moitié de leur population, soit d'alcoolisme, soit à cause de drogue ou des maladies que les Blancs ramenaient. On a traversé beaucoup d'endroits en rencontrant chaque fois des autochtones, vivant de la chasse la plupart du temps mais aidés malgré tout financièrement par l'Etat.

Loury : *Il y a un décalage très étrange chez ce peuple entre ses coutumes ancestrales, leur proximité avec la nature, leur envie de perpétuer leur langue qui est en train de disparaître, et en même temps la mondialisation qui est là partout puisqu'ils ont des motoneiges, des TV à écran plasma, ils se défoncent... C'est la réalité de la nation Inuit, ce peuple du Nord. À ne pas confondre avec les Inous. Toujours est-il qu'il est loin le cliché de l'eskimo avec son igloo et sa canne à pêche ! Mais ce sont les Premières Nations comme on les appelle, très méfiantes parce qu'elles ont beaucoup souffert au contact de l'homme blanc. Pour elles, l'étranger est une pompe à fric ou un espion mais un danger potentiel. Dans notre cas, il y avait pas mal d'incompréhension, la plupart se disait "Hey vous n'avez absolument rien compris les gars ! Qu'est-ce que vous branlez à être sur la glace et à prendre autant de risques ??" Donc compliqué à vrai dire de créér du lien...

Jérémie : *Moi j'ai eu plus de temps et donc plus de lien. Je suis allée dans une école présenter ce que l'on était en train de faire, montrer des images aux gamins sur place. J'ai aussi rencontré des chasseurs, des gens super même si tous ne sont pas dans le film parce que la narration ne l'a pas permis. Mais j'ai eu la chance de rencontrer plein de gens avec qui j'échangeais à chaque fois, je leur demandais leur rapport à la nature, leur rapport à la mort...

Puis est venu le moment, Jérémie, de vous embarquer à votre tour sur la glace, aux côtés de Loury, et ce pendant deux semaines pleines. À quoi ressemblaient vos journées ? J'imagine que ça devait être assez répétitif...

Jérémie : *C'est ultra répétitif ! C'est d'ailleurs ce qui est le plus difficile : faire les mêmes pas en permanence, heure après heure. Il faut bien se rendre compte que nous faisions entre 10 et 15 heures de ski-marche par jour, et il fallait s'arrêter toutes les heures à peu près pour manger des barres protéinées, parce que l'on perd énormément de calories et d'énergie avec le froid, il faut donc alimenter la machine en permanence. Après, lorsque l'on se décide à poser le camp, on a 20 minutes pour le faire et c'est un protocole très clair que Loury m'avait appris pour que je puisse faire les choses le plus vite possible. Ensuite on se met dans la tente, on check les bobos, on se prépare à manger, on on fait fondre la glace, on boit... Tout ça, c'est très répétitif.

Vous démarrez à quelle heure le matin par exemple ?

Loury : Ça dépend vraiment des objectifs de la journée, de sa condition physique, de la mienne aussi... On fixe ensemble les objectifs de la journée, comme faire 30 ou 40 bornes en prenant en compte les aléas pour y arriver car nous sommes météo-dépendants et si l'on sait qu'un ouragan va arriver dans deux jours, il faut qu'on l'esquive. Donc l'itinéraire et le timing sont continuellement revus en fonction de la nature et de l'environnement dans lequel on évolue : la glace qui va bouger et craquer, les eaux ouvertes à cet endroit, les tempêtes qui vont arriver, la brume, les divers dangers... Le film ne rentre pas dans ce côté technique parce que ce n'était pas sa vocation mais on en parle.

Pas de technique et très peu de dimension de temps aussi...

Jérémie : Oui, d'une part parce que ce n'est pas le but. L'envie était presque d'aller vers un conte initiatique dans la narration. De l'autre parce que c'est ce qui se passe lorsque tu es sur la glace, la perte des repères de temps, d'espace... Tu vis un premier jour, puis un deuxième, un troisème et après, tu ne sais plus. Tu n'as plus de calendrier, plus de montre, plus rien. Là-bas, on est complètement déconnecté.

Loury : C'est justement ce qui est bien fait dans son film hybride, entre fiction et réalité : on perd le sens du sport. Ce n'est plus une expédition, c'est une introspection. On ne parle plus du nombre de kilomètres ou des bobos que l'on a, mais du fond. L'Arctique, le Grand Blanc, les ours, c'est ce qui vient édulcorer un peu l'histoire qu'il veut raconter mais le sujet principal, ce n'est pas du tout celui-là.

**Oui, la traversée du Passage du Nord-Ouest raconte en fait la traversée du deuil, de votre deuil à chacun, le passage de l'ombre à la lumière... Mais au-delà des difficultés que vous rencontrez sur la glace, nombreuses entre les températures extrêmes, les tempêtes, les attaques d'ours... est-ce que vous arrivez malgré cela à avoir des instants de grâce ? Je me pose la question parce que le film est très esthétique, il y a des plans sublimes, notamment plusieurs plans aériens... Mais en étant dans une aventure si physique et risquée, si éprouvante moralement,

Jérémie : Bien sûr...

Loury : On a bataillé un peu parce que Jérémie était happé par son travail de réalisateur, avec une pression énorme des producteurs derrière lui de devoir ramener des images pour en faire un film... Alors très souvent, je te faisais un petit rappel, sans méchanceté aucune : "Moi, c'est à l'humain, à l'homme, que j'ai proposé de venir, pas au réal !" C'était difficile parce qu'il fallait quand même qu'il fasse son boulot mais nous avons eu des moments de grâce extraordonaires : s'ennivrer du silence total, danser sur la glace, les moments où il fait chaud, des couchers de soleil et des aurores boréales incroyables... Il n'y a même pas 1% de la population mondiale qui a la possibilité d'accéder à ça alors on se sent quand même très chanceux... Et pour ma part, je me sens à ma place aussi.

Pareil pour toi, Jérémie ?

Jérémie : Moi pas du tout ! (rires)

Loury : *Non, il était très blasé, c'était de la merde !** (rires)

Jérémie : Non, c'est fascinant bien sûr... Et pour moi, c'était nouveau, donc j'ai sans doute été encore plus impacté. Ce qui est assez fou, c'est que puisque nous sommes restés 3 mois sur place, il y avait énormément de nuit lorsque l'on a commencé, avec une lumière rasante en permanence où tout prend une dimension sublime. Et au fur et à mesure, nous sommes passés au jour. C'était presque des jours continus, avec une autre lumière, un autre rapport au décor...

Et puis j'ai forcément fantasmé le fait de partir avec lui sur la glace, en le suivant de loin, en sachant ce qu'il est en train de traverser. J'éprouvais à la fois de la peur mais en même temps une excitation de partir enfin avec lui. Et quand je suis enfin parti, j'ai d'abord été saisi par cette vaste étendue, c'est infini ce blanc à 360° ! Et puis très vite, tu oublies le décor, tu oublies la beauté de ce paysage parce que la difficulté arrive, l'effroi, l'épuisement psychologique. Et là tu saisis qu'il va falloir se battre avec soi-même et les images deviennent quasiment secondaires. Et puis tout d'un coup on t'arrête, on regarde autour de soi et de nouveau, on reprend conscience...

Loury : Moi je dis que là-haut, c'est tragiquement beau, parce que tout peut tourner au drame en 5 secondes et à la fois, c'est d'une beauté ! Ça on en avait beaucoup parlé, je lui avais dit : "Tu vas voir, ces espaces, ces blancs à l'infini, cette introspection, ces couchers de soleil, ces levers de soleil, les plaques, les glaces qui se forment, le bleu translucide, c'est unique, donc forcément, c'est inoubliable. Et il l'a très bien retranscrit dans le film grâce aux drones, aux perspectives... Tu rentres dans l'unicité. Il y a vraiment des images magnifiques.

Et aux côtés de la grâce, dans un même temps, il y a la difficulté et la souffrance. À la fois celle physique évidemment, des corps confrontés au froid glacial et aux conditions extrêmes ; celle psychologique de l'esprit qui vacille face à ce qu'il endure ; votre fragilité du moment aussi, parce que l'un et l'autre accablés par le deuil, déjà survenu pour toi Jérémie et à venir pour toi, Loury ; il y a aussi la difficulté de la mise à nu, des émotions qui débordent pour l'un, des travers et des vices qui émergent pour l'autre au vu et au su de tous... Et enfin la difficulté de vivre et de composer avec l'autre, votre relation naissante dans un contexte unique et éprouvant. Parmi toutes ces difficultés, physique, psychologique, intime, relationnel, est-ce qu'il y en a une en particulier pour chacun de vous qui a été plus difficile qu'une autre à affronter ? Ça a été quoi finalement votre plus gros défi personnel ?

Loury : Moi, j'ai la réponse depuis longtemps. Pour la réalisation du film, effectivement, sans hésiter, c'est la mise à nu. Pour moi, c'est extrêmement dur, c'est une partie de moi qui est compliquée, que j'ai toujours essayé d'esquiver. Je m'en suis toujours très bien sorti dans la roublardise mais là, il y a l'acceptation du regard d'un metteur en scène, d'un réalisateur, sur moi, qui voit la complexité humaine et qui trouve que le sujet est extraordinaire. Mais moi, je me vois juste moi en train de chialer, acculé et c'est très dur. Pourtant, si je devais être 100% honnête, la plus grande difficulté pour moi, elle était après l'expédition. Je suis rentré pour enterrer mon père et au lendemain, je me suis dit : "En fait, oui c'était éprouvant pour tout ce que l'on sait, tout ce que l'on a traversé, tout ce que l'on connaît, mais ce n'était rien face à ce qui m'attendait. Ça a été un enfer sur terre d'enterrer mon père, avec les demandes particulières qu'il avait. Et pour moi, à côté de ça, le Passage du Nord-Ouest, ce n'était rien.

L'interview d'Audrey Crespo-Mara où tu te livres à coeur ouvert sur le départ de ton père et sur le sujet de société de la fin de vie est extrêmement bouleversante...

Loury : Oui voilà, j'en ai effectivement parlé... L'accompagnement en fin de vie, c'est un sujet très lourd à porter... Après sur un sujet complètement différent, dans ma relation avec Jérémy, le moment le plus dur mais aussi le plus marquant dans notre amitié, et qui aujourd'hui fait complètement la différence, c'est... un SMS. C'est un SMS qu'il m'envoie et dans lequel il m'annonce qu'il revient. Ça, ça a changé ma perception de notre amitié.

Oui parce dans le film, il y a un gros différend entre vous à un moment donné, une déception profonde pour Jérémie te concernant... À tel point qu'il décide de mettre un terme à l'expédition et de rentrer. Avant de finalement changer d'avis...

Loury : Oui. Il part et lui ne le sait pas mais pour moi, c'est un énième abandon, en fait. Toute ma vie, j'ai été délesté, dans mon éducation, dans mes relations... Mais durant ces trois mois, lui décide de partir puis finalement de revenir... Et pour moi, ce moment a été clef dans notre relation. J'ai eu beaucoup d'amitiés très fortes mais chaque fois, les gens sont partis quand même, parce que j'étais ce que j'étais. Lui est revenu, et là, pour moi, ça a été... surprenant. Ça en disait beaucoup sur l'homme qu'il était parce que je trouve que c'est fort, après tout ce qui nous est arrivé, de pouvoir revenir... Et moi, j'étais prêt à assumer à ce moment-là parce que j'avais envie de changer qui j'étais profondément. Là, c'était pour moi une opportunité de le faire. C'était la main que je lui avais tendue, qui s'est retournée contre moi, mais qui en fait, n'était pas mauvaise, au contraire, elle a été même belle... On est ensemble depuis ! (Loury vient se coller à Jérémie et sous-entend en rigolant une relation amoureuse avec lui, ndlr).

Notre temps est compté et pour cette dernière question, j'aimerais revenir sur la conclusion du film, très belle : "Si XXX" Et ce regard

Loury : ... Que je ne voulais pas faire ! C'est vrai, il faut dire la vérité !

Jérémie : Tu ne voulais pas le faire parce que tu étais épuisé. Parce qu'au-delà de ce que l'on vit et de ce que l'on traverse, malgré les difficultés que l'on rencontre, moi je lui disais... Attends, je n'ai pas eu le temps de sortir la caméra, la caméra ne t'a pas vu !

Loury : Oui et moi j'avais envie d'en finir ! (rires)

Jérémie : *Je lui demandais : "Tiens, refais ce regard que tu viens de faire". Donc ça, ça a été aussi difficile.

Loury : Très, très dur...

Jérémie : Parfois, il n'était pas du tout conscient de tout ce que j'avais en tête, et c'était très difficile de lui expliquer, je faisais avec ce qu'il y avait.

Loury : Mais maintenant que je vois le film, je comprends, et heureusement qu'il me l'a fait refaire ce regard, parce qu'il n'y a pas de deuxième chance. L'Arctique, c'est rien qu'une fois. Qu'il ait réussi à tirer une heure et quart de film, c'est extraordinaire, et il n'est pas question de retourner quelque part pour refaire une scène en dernière minute, évidemment. Donc, heureusement qu'il l'a fait parce que le message de la fin et ce regard, tout le monde a été très touché par ça.

Et ça fait écho à ce que ce vieux monsieur te disait en dessinant, quand un ami part, un autre prend sa place...

Jérémy : *Non mais ce gars, c'est fou ! Quand je le rencontre la première fois qu'on se rencontre, donc on a réussi à le rencontrer, je n'étais pas vraiment sûr que c'était un chaman, je ne sais pas qui il était, je savais juste qu'il dessinait, il dessinait dans le village et tout.

Et en fait, un professeur à l'UNV, l'Université libre de Bruxelles, qui a fait des études et qui a énormément travaillé sur le chamanisme inuit, m'avait dit, tiens, c'est une façon de pouvoir les rencontrer, peut-être c'est à travers là. Et en fait, quand on se rencontre, les premiers mots qu'il me dit, je lui raconte un peu mon histoire, il me dit, c'est fou, j'ai perdu mon meilleur ami il y a un mois, et aujourd'hui, c'est l'anniversaire de la mort de mon père. Alors que lui, il était en train de perdre son papa.

Des similitudes, des trucs comme ça, des liens incroyables. Et puis, il m'a commencé à me raconter un peu sa vie, ce qu'il avait traversé, que son grand-père était chaman, qu'il avait baigné, qu'il avait été refusé un peu, de qui il sentait. Quand il me dit ça, il me parle de lui en plus, parce que lui aussi a perdu son meilleur ami, donc en fait, c'est un échange qui est très personnel de son côté, et qui me fait réagir, parce que je l'ai vu aussi.

Mais là, c'est ça qui a été aussi, c'est les rencontres, l'un des thèmes principaux de ce project-là. Merci beaucoup. Vous allez repartir ensemble ? Là, on part ensemble, mais non.

Pour la prochaine aventure, qui est, je ne sais pas. C'est Kelly qui nous dit tout ça.