Culture

La Colombie invisible de "La Playa"

By Laure Croiset

Posté le 17 avril 2013

Présenté à Un Certain Regard au 65e Festival de Cannes, le premier long-métrage de Juan Andrés Arango met en lumière le quotidien des réfugiés afro-colombiens dans ce quartier niché au cœur de Bogota, surnommé La Playa. Au fil d’une discussion accordée en français, le metteur en scène nous a partagés sa sensibilité pour cette culture invisible et pourtant intensément dense.


Quel a été votre itinéraire avant de réaliser ce premier long-métrage ?

J’ai grandi à Bogota, puis j’ai fait des études en cinéma à l’université. Pour mon travail de fin d’études, j’ai réalisé un moyen-métrage qui racontait l’histoire de trois réfugiés qui arrivaient à Bogota. Un de ces personnages était un Afro-Colombien de 16 ans. Je suis devenu très proche de lui et sa famille et je me suis rendu compte qu’ils vivaient à Bogota depuis huit ans, mais qu’ils ne se sentaient pas du tout faire partie de la ville. Les gens veulent toujours lui donner un peu de nourriture ou quelques vêtements pour faciliter leur retour. Mais pour lui, son pays est de plus en plus loin, l’ayant quitté lorsqu’il était enfant. Alors, j’ai commencé à vouloir faire un film sur ce que ça représente d’être adolescent dans une ville où on nous voit comme quelqu’un qui n’appartient pas à cette ville.

Qu’est-ce qui fait la spécificité de ce quartier de La Playa à Bogota ?

Bogota, c’est une très grande ville de dix millions d’habitants et la majorité des quartiers où le film a été tourné est au centre-ville. Le quartier qu’on appelle "La Playa" est le quartier où ils pratiquent le tuning. C’est un quartier où il y a beaucoup de garages, où ils vendent beaucoup de pièces volées, les gens y vont pour faire réparer leurs autos pas cher et il y a plein de garçons qui viennent presque tous de Buenaventura, des Afro-Colombiens qui se promènent de garage en garage pour peindre les autos. Et comme il y en a tellement qui proviennent de la Côte, on appelle ce quartier La Playa. En même temps, il est situé juste à côté du principal quartier où on vend et consomme de la drogue à Bogota que l’on appelle "El Bronx". Alors, ils sont très proches de ça, beaucoup de jeunes Afro-Colombiens de ce quartier consomment de la drogue, ils ont tous la même idée d’être là pour ramasser assez d’argent et partir comme clandestin, c’est vraiment leur philosophie et ils vivent au jour le jour. Alors parfois ils peuvent gagner 1 € et parfois 100 € dans une journée. Ils payent leur chambre chaque jour. C’est une vie très instable pour les jeunes.

Le gouvernement fait-il quelque chose par rapport à ses immigrés ?

Absolument pas. Il y a des programmes pour les réfugiés internes, mais ils sont très limités. Mais on a une très bonne constitution en Colombie où les Afro-Colombiens ont des droits spécifiques, des territoires ancestraux, mais sur le terrain, il y a beaucoup de profilage facial, la police les harcèle beaucoup, ils se font arrêter dans les rues de Bogota pour des fouilles, ils sont souvent en prison. Donc beaucoup ont un ressentiment très fort, ils ont développé une rage qu’on ressent dans le film, c’est aussi pour ça qu’ils veulent partir, ils ressentent qu’ils ne sont vraiment pas bienvenus dans cette ville.

Quelle est la symbolique des coiffures chez ces Afro-Colombiens ?

Les coiffures sont très importantes, très présentes pour eux. Ils se font une coiffure différente chaque vendredi pour le week-end et dans ces coiffures, ils tendent à représenter vraiment leur quotidien. Et puis je me suis aperçu qu’il y avait quelque chose de plus profond et j’ai commencé à faire des recherches plus approfondies avec des chercheurs de la Côte Pacifique. Je me suis aperçu que ces coiffures représentaient anciennement des cartes que les femmes faisaient sur les têtes de leurs petites filles pour les envoyer à leurs maris dans les mines, qui étaient des esclaves. Ces femmes leur montraient la meilleure façon de s’évader et encore aujourd’hui, ces mêmes coiffures avec les mêmes noms sont faites sur la Côte Pacifique. Alors, je pense que c’est un peu de là que vient le poids symbolique de ces coiffures dans lesquelles on essaie de trouver un espace, une identité dans la ville.

Il y a aussi cette fratrie qui est au centre de votre histoire.

Oui, c’est de là qu’est sorti tout le reste. J’avais vu pendant mes recherches que les relations entre les frères sont très fortes chez les Afro-Colombiens, la figure du père est très souvent absente des familles, soit parce qu’il a été tué, soit parce qu’il n’était jamais là, les familles sont souvent monoparentales avec juste les mères. Alors, les frères sont très proches. J’avais vu une famille avec cette situation assez similaire où les trois frères se placent de façon différente par rapport à la ville. Et je voulais explorer comment ce personnage principal de Tomas est en train d’essayer pendant tout le film de rester dans la ville et comment ses autres frères sont en train d’essayer de le sortir, parce qu’ils sentent qu’il n’y a pas de futur pour eux dans cette ville. Tomas veut construire quelque chose de nouveau, mais il a besoin de ce passé qu’il partage avec son frère, c’est pour ça qu’il a pour obsession de le retrouver et de ne pas le laisser partir.

Le film a-t-il permis d’ouvrir un dialogue en Colombie ?

Oui, on est sorti en octobre dernier et ça a très bien marché en général et au niveau critique, on a eu de très bonnes retombées en Colombie et il y a eu beaucoup de discussions dans les médias sur le sujet des Afro-Colombiens à Bogota, qui est un sujet vraiment absent d’habitude dans les médias. C’était très important pour nous d’aider à créer cette discussion, cette curiosité. Je suis content car c’est une culture que j’admire énormément, je trouve qu’il y a une force incroyable et que c’est vraiment déplorable que dans l’histoire de la Colombie, ce soit une culture aussi invisible, qui vit dans une marginalité incroyable. La Colombie est un pays très riche en ce moment, mais la Côte Pacifique a le développement du Congo, c’est un endroit où il n’y a pas d’eau potable, il n’y a rien, vraiment, mais c’est une région très riche en même temps, le port le plus important du pays est là, et il y a énormément de minéraux, de plantations aussi, mais historiquement, c’est une région où on ne fait que sortir, on n’investit rien. J’espère que mon film va tranquillement aider à créer une discussion sur la situation de ces Afro-Colombiens en Colombie.

Pensez-vous que la Colombie va réussir à développer un tourisme intelligent, différent ?

Je pense que cette région pacifique a un potentiel énorme, avec des endroits très naturels encore, une combinaison de nature vierge et de culture très spécifique, très riche. Mais ça commence un peu sur la côte Caraïbes avec des projets très intéressants. Je pense qu’il y a la possibilité de développer un tourisme autrement, où on partirait un peu plus d’une volonté de connaître mieux ce qu’il y a sur la place. Il y a beaucoup de potentiel, les gens sont très ouverts en Colombie. Historiquement, on a eu très peu de tourisme et très peu d’étrangers, donc les gens sont toujours très curieux et très accueillants envers les étrangers. Il y a vraiment cette volonté de partager leur culture. Je pense que c’est à cause de cette rareté des étrangers. C’est une culture très variée, il y a des régions avec des cultures très différentes en Colombie et aujourd’hui, il y a une diversité musicale, mais aussi gastronomique et des paysages énormes.

Votre film permet aussi de véhiculer une autre image de la Colombie.

Je sais que ce n’est pas une vision très touristique de Bogota (rires). Mais j’espère que ça fait ressortir une curiosité envers la Colombie. Même si c’est une réalité dure que je montre, il y a une richesse, une force très grande.

La Playa, de Juan Andrès Arango
Sortie le 17 Avril 2013
Durée : 1h30