Par Sabine Grandadam
Posté le 12 décembre 2025
Au nord du Mexique, le Chihuahua conserve une forte personnalité ancrée dans une terre rude et magnifique. Entre désert et montagnes, c’est un Mexique bien différent des sites archéologiques et des plages des Caraïbes qui accueille les voyageurs.
Au Chihuahua, cet État méconnu du nord du Mexique qui marque la frontière avec le voisin américain du Texas et du Nouveau-Mexique, on est soudainement cueilli, après avoir goûté à un désert sec et poussiéreux, par un spectacle en mode panoramique.
Dans les Barrancas del Cobre - les Canyons du cuivre -, au sud-ouest de l’État, la Sierra Madre occidentale du Mexique étire à l’infini ses gorges vertigineuses qui semblent nous narguer du fond des âges. Dans les plis des falaises, des forêts de pins, de chênes, de genévrier, apportent un semblant d’humidité, car la pluie se fait rare depuis plusieurs années. Les rapaces s’élancent en criant vers le vide, à quelques mètres des balcons de l’hôtel Mirador, arc-bouté sur son rocher. À 2500 mètres d’altitude, ce soir, ces gorges disputent au ciel rose du couchant leurs couleurs ocre, cuivrées et grises dans une ambiance minérale, austère.

Ce grandiose paysage est la contrée des Amérindiens Tarahumara ou Rarámuri, comme les appelaient les Espagnols arrivés sur place en 1604. L’ethnie compte aujourd’hui quelque 110 000 personnes au Chihuahua. Une cohabitation respectueuse semble s’être établie avec les "meztizos", les autres Mexicains. Ceux-là exploitent des ranchs ou travaillent dans le tourisme et les sports d’aventure, où certains Tarahumaras sont employés, comme dans le Parque Barrancas, un parcours d’aventures qui tire parti de l’abîme pour titiller le courage des visiteurs : tyroliennes, zip rider, rappel, et funiculaire pour la majorité des participants, effrayés par une pente improbable.
Principalement néanmoins, les Tarahumaras cultivent leur modeste lopin de terre, élèvent des vaches et des chèvres maigrelettes qui s’accrochent aux pentes abruptes, et proposent leur artisanat aux touristes, sans jamais les interpeller ni insister. Évangélisés par les missionnaires jésuites espagnols, ils se réunissent périodiquement entre hameaux éloignés lors de fêtes votives, pour consolider leurs liens.
C’est une scène de western qui nous attend à la gare de Divisadero, blottie entre deux canyons. La locomotive sifflante et crachante de diesel du Chepe Express tire son cortège de wagons dans la dernière courbe avant le quai, plongeant le visiteur dans une scène hollywoodienne. Les passagers se pressent dans un joyeux désordre, les chiens aboient à perdre haleine, les derniers convives de la guinguette à ciel ouvert qui propose ses plats chauds sur le quai se lèvent. À bord, fenêtres ouvertes au vent, un voyage incroyable commence. Lentement, l’immense corps du train chemine entre les bras des canyons, comme dans un rêve où rien d’aussi beau n’existerait que cette nature sauvage sur des centaines de kilomètres.
Le Chepe a fini par démarrer en 1961 après soixante ans de chantier et d’interruptions dues aux aléas politiques et économiques. Le coût du projet, lancé en 1880 par des concessions privées, était très lourd, raconte le chef de bord Mauricio Navarro, mais il fallait accroître le réseau ferroviaire du pays et percer ces montagnes pour relier le Chihuahua et la région enclavée de la Sierra Madre à l’océan Pacifique, dans l’État du Sinaloa, à Los Mochis. La ligne finit par tomber dans le giron de l’État fédéral en 1998. En neuf heures de trajet, le Chepe, qui prend souvent des allures d’escargot en raison du dénivelé et des virages, parcourt les 357 km qui séparent la petite ville de Creel, dans les canyons du Chihuahua, de Los Mochis au Sinaloa. Il traverse 86 tunnels et 37 ponts et séduit chaque année 25% de passagers étrangers, marquant un point non négligeable pour attirer les visiteurs, bien qu’il ne soit pas envisagé pour l’instant de passer le train du diesel à l’électrique.

Ce nord mexicain a néanmoins d’autres atouts dans sa manche. Les cow-boys - et girls - que l’on peut croiser par hasard, altiers avec leurs vestes et cuissardes de cuir, leur foulard coloré, contribuent à son charme, notamment parce que ces vaqueros (des fermiers à cheval) sont parfaitement authentiques sur leurs chevaux au tempérament nerveux.
"La tradition du vaquero naît ici vers 1850, notamment parce que la moitié de l’Etat appartenait à l’époque à un propriétaire terrien qui a créé beaucoup d’haciendas avec des vaches à tête blanche: il fallait des gardiens de troupeaux à cheval pour surveiller le bétail" explique Julio Chávez, directeur d’un groupement d’entreprises pour la promotion du tourisme. On peut tenter la chevauchée dans la région de Creel, le gros village de la Sierra Madre d’où partent les randonneurs pour visiter la Vallée de Los Monjes (moines) avec ses étranges cheminées de pierre sculptées par les vents millénaires.
"Le Chihuahua et le nord en général sont des régions rudes où il faut survivre, des zones de désert, et c’est pourquoi c’est une région rebelle qui a initié des mouvements sociaux et combattu l’armée française en 1866" poursuit Julio. Les troupes françaises du Second Empire de Napoléon III, qui appuyaient les conservateurs mexicains, avaient été repoussées à Chihuahua, la capitale, par l’armée républicaine du Mexique.
Pour survivre, on peut compter sur le manger et le boire, au Chihuahua. On se régale à tout instant, y compris le matin en guise de petit-déjeuner avec des chilaquiles, une copieuse assiettée de tortillas accompagnées de viande, de fromage, et bien sûr de sauces piquantes. Le resto Enrizos de la capitale, par exemple, est surbooké dès le matin, histoire de prendre un petit-déjeuner qui tient au corps.
La région fabrique aussi des élixirs hors du commun, comme dans la distillerie Oro de Coyame où l’on goûte au sotol, un spiritueux issu de la racine de dasylirion, une plante rustique des terres sablonneuses. Pour la petite histoire, cet alcool titré entre 35 et 55° n’a été légalisé qu’en 2002, mais les astucieux propriétaires d’alambics clandestins enterraient leurs bouteilles dans une tombe factice pour faire croire aux inspecteurs qu’elle abritait un défunt. Les plus courageux pousseront la curiosité jusqu’à goûter une variété de sotol aromatisée à la vipère…
Ceux qui préfèrent le vin pourront se lancer sur la Ruta Tres Ríos, la route du vin, et prendre langue avec le sommelier et chef Alejandro Rubio et son associée Consuelo Méndez, dans leur hacienda Las Ruelas. Au milieu de nulle part, semble-t-il, pousse une vigne qui donne d’excellents crus. "Ici, pour produire du vin il faut que la plante souffre, et c’est ce qui arrive avec les amplitudes de température de notre climat, il peut faire en dessous de zéro et très chaud surtout l’été. La plante se concentre sur sa survie", explique Alejandro qui déploie la gamme du blanc au rosé et au rouge tout en proposant un festin irrésistible. Dehors, le soleil tape dur sur un sol assoiffé. Mais à l’intérieur des murs blanchis à la chaux, la fraîcheur et la jovialité de l’accueil apportent ce contraste typiquement mexicain entre la sévérité des conditions de vie et le tempérament festif du pays.
Plus loin, dans les plaines de Cuauhtémoc, officie un peuple aux yeux bleus et à la peau blanche : les Mennonites. Étrange histoire que celle de ces agriculteurs hors pair que le Mexique a invités à venir s’installer pour accroître son rendement agricole, dans les années 1920. Originaire de Suisse et d’Allemagne, émigrée successivement depuis les Pays-Bas jusqu’à l’Ukraine et au Canada, cette communauté évangélique très religieuse a conservé ses coutumes et traditions au coeur du Chihuahua. Elle accepte désormais les mariages mixtes, à condition que les conjoints extérieurs adoptent la culture mennonite, et surtout sa religion. Au Chihuahua, la communauté a prospéré et exporte céréales, fruits et légumes produits sous serre vers les États-Unis voisins.
La capitale, Chihuahua, n’en finit plus de s’étaler dans sa cuvette ceinturée de montagnes. Selon les sources, le mot "chihuahua" signifierait "endroit de confluences entre rivières" en nahúatl, une langue amérindienne du Mexique. Ou "un endroit sec et sablonneux"…
Quant au chien chihuahua, il viendrait originellement des zones boisées de la région, et aurait été domestiqué au XVIe siècle avant d’être commercialisé. Mais plusieurs hypothèses se conjuguent sur ses origines. Chihuahua capitale a manifestement connu une urbanisation un brin échevelée, au gré de modes architecturales pas toujours pertinentes. Mais au Palais du gouvernement, un beau bâtiment du 19ème siècle, comme dans la villa du remuant Pancho Villa (1878-1923), l’Histoire frappe à la porte avec fracas. C’est dans le premier que le prêtre Miguel Hidalgo fut fusillé en 1811 après 86 jours dans une sinistre cellule : il est le père de la patrie, héros de l’indépendance du Mexique qui ne fut prononcée qu’en 1821. C’est dans la seconde, désormais Musée de la Révolution, que l’on peut voir la voiture du général de la révolution mexicaine Pancho Villa, criblée des 100 balles qui l’ont tué dans un attentat. On ne sait trop quoi penser de ce personnage haut en couleurs, aussi sanguinaire qu’idéaliste et séducteur : on lui prête 75 unions plus ou moins légitimes !
Au Chihuahua, on ne fait pas les choses à moitié. Nul doute qu’une nature rude, difficile à apprivoiser, ait forgé des caractères bien trempés, où quoi qu’il en soit, la générosité n’est pas un vain mot.
Pour en savoir plus : https://www.visitachihuahua.mx/
Le BABEL PLAN de la rédaction pour dormir à Chihuahua :
CENTRAL HOTEL BOUTIQUE
À Chihuahua capitale, au coeur de la vieille ville, cette hacienda des années 1860, entièrement rénovée, a néanmoins conservé tout son
charme d’époque avec son carrelage XIXème, ses meubles et lustres anciens de style Art déco. Les chambres confortables, modernes quant à elles, se distribuent autour d’un joli patio central planté d’arbres, où il fait bon se rafraîchir. L’accueil est chaleureux et un salon-bar convivial accueille aussi bien les habitués du coin que les touristes. On peut y croiser un ancien champion de rodéo ou se faire inviter pour une polka typique du Chihuahua.
Central hotel boutique
Calle Guadupe Victoria 202, Zona centro, 31000 Chihuahua, Chih., Mexique
Tel + 52 614 279 16 18