Par Pascal Falcone
Posté le 7 septembre 2025
« L’heure de la paix s’éloigne, et la vie résiste. » Pascal Falcone, journaliste, photographe, directeur de l'agence de com Meta.com, s'est rendu à deux reprises déjà à Lviv, en Ukraine, au cours de l'été 2025, avec pour objectif de faire venir des délégations solidaires de professionnels du tourisme pour utiliser cette industrie comme vecteur de paix. Il nous livre là l'intimité de son journal de bord et les impressions brutes du samedi 30 août 2025 vécu à Lviv, dans une Ukraine en guerre.
Deux heures trente de la nuit à Lviv, l’Ukraine se met en état d'alerte. Depuis le système audio de l’hôtel, la voix d’une femme : « Alerte, alerte, please go down to the shelter by the stairs. » Des portes claquent, des résidents descendent par les escaliers, un coussin sous le bras, un sac avec l’essentiel. Une mère porte son enfant, il est à moitié éveillé. Il serre fort son doudou contre lui. Tous scrutent l’application du gouvernement pour vérifier la source de l’attaque, et son imminence. Est-ce un missile, une salve de drones ? Certains ont fait le choix de ne pas sortir de leur chambre, et de négocier entre eux et eux, leur peur. La nuit est écourtée, mais pour combien de temps ? Depuis l’abri de l’hôtel, ou d’une cave, d’une station de métro ou d’un autre abri public, les sifflements des drones sont audibles. On s’interroge sur leurs courses. Est-ce les forces de défense qui ont abattu l’engin, ou s’est-il explosé sur un bâtiment ? Est-ce un hôpital cette fois-ci ? Une école ? Un supermarché ? Puis la détonation. Un « boom » sourd qui vous transperce autant que les murs. Le silence, puis les pleurs d’une petite fille. Les regards se croisent, mais le silence s’impose à l’intérieur, alors que dehors tout explose.
Quatre heures de la nuit à Lviv, l’Ukraine est toujours en éveil. L’alerte semble toucher à sa fin. Certains retournent dans leur vie. L’aube ne devrait pas tarder. Une autre nuit, un autre cauchemar éveillé, mais un missile finit sa course, et sa détonation est tellement forte, il est tombé tout proche, c’est certain. La peur, encore une fois, elle vous tient, éveillé. La nuit retient l’aube. Est-ce un incendie qui embrase les premières lueurs ? Vous êtes épuisé. Il faut remonter, pour une petite heure de repos, un café, un message pour rassurer les siens.
Neuf heures du matin à Lviv, l’Ukraine se met en pause. Dans les rues, sur les routes et les autoroutes, comme dans les foyers, les écoles, les bureaux, un égrégore se forme dans la pensée collective, les cœurs se serrent, les têtes se baissent, la main sur le cœur, un peuple s’unit encore, le temps d’une minute de silence pour les soldats tombés au combat. Sur le rythme des battements du cœur, les secondes sont toquées. Des pensées, des images, celles des soldats sur le bouclier, des enfants qui ne verront plus leur père, leur frère, et aussi celles de femmes inconsolables. « Slava Ukraini ! », « Heroyam slava », la voix féminine – encore une fois - depuis les hauts parleurs de tout le pays, de Marioupol à Odessa, de Soumy à Dnipro, et de Kyiv à Lviv, elle invite à cette minute de silence.
Dix-heures vingt-deux à Lviv, l’Ukraine se tient debout. Petits et grands, avec leur chien en laisse, ou une poussette, les Ukrainiens sportifs ou pas, se sont donné rendez-vous aujourd’hui pour une course solidaire. Ils vont courir 2 kilomètres, 5 et 10 pour les plus endurants, mais aussi et surtout, ils vont prendre la place d’un mutilé de guerre. La résilience est là, puisqu'on peut observer des coureurs avec une prothèse. Sur la ligne de départ, ils s’encouragent les uns les autres. Un drapeau avec le visage d’un jeune homme en uniforme. Lui, il n’est plus là. Sa famille lui rend hommage. Ils vont courir tous ensemble. L’hymne national est chanté en cœur, les frissons, puis l’émotion vous gagne.
Douze heures trente à Lviv, l’Ukraine rend hommage à ses héros. Andryi Sadovy et ses élus se tiennent debout sur le perron de leur hôtel de ville. Un convoi funéraire va passer. Un trompettiste joue Il silenzio de Nini Rosso. Encore une fois, l’Ukraine se met en pause. Petits et grands mettent un genou à terre. Des femmes se signent. D’autres pleurent tout en serrant des fleurs contre leur cœur. Un amer rappel d’une blessure qui ne peut se refermer. Le cortège funéraire passe lentement. Un orchestre militaire suit le corbillard dans un bus. Direction le cimetière, celui des héros de guerre. Là-bas, dans le quartier de Lychakiv, ce sont presque 3 000 héros enterrés. Ceux qui ne meurent jamais, dit- on ! Ce n’est pas grand-chose quand le nombre de soldats tombés au combat a été évoqué par le président Volodymyr Zelensky à 46 000. Mais pour les mères et les veuves qui viennent chaque jour sur la tombe de leur fils, de leur mari, ou de leur père pour les enfants, ce héros est unique. Voici un immense jardin, là où les fleurs éclosent par les larmes versées. Les drapeaux volent au vent, ceux qui accompagnent les âmes vers l’au-delà.
Quinze heures douze à Lviv, l’Ukraine se répare de sa nuit sous les bombardements. Les longs couloirs de l’hôpital Unbroken transforment la vue de ceux dont la santé physique et mentale a besoin d’être réhabilitée à la suite de la guerre. Cela concerne tout autant les militaires que les civils. Les mutilés ne sont pas nombreux, nous sommes dimanche, et avec leur famille – pour la plupart – ils sont partis s’évader ailleurs, peut-être dans les campagnes environnantes ! Ce centre est doté d’équipements ultramodernes. Les spécialistes sont formés par des équipes venant du monde entier. Mais face à la guerre, ce n’est pas suffisant. Il faut déjà investir dans de nouveaux espaces, de nouveaux lieux dédiés à d’autres spécialités. Andryi Sadovy, maire de Lviv, investit 20 % du budget de la ville pour soutenir l’armée.
Seize heures une à Lviv, l’Ukraine s’ouvre à la beauté. Les musées sont peu nombreux, car les œuvres majeures ont été mises à l’abri, dans le plus grand secret. Des collections entières dorment en attendant des jours meilleurs. Verront-elles de sitôt le soleil ! Il fait beau dehors. Une dame âgée vend sur le trottoir des bouquets de fleurs de son jardin. Les fleurs sont dans les cœurs des Ukrainiens. Ils s’en offrent pour la moindre occasion. Des fleurs, du bonheur. Mais aussi, de la tristesse, sur les tombes de leurs enfants morts face aux Russes.
Dix-sept heures trois à Lviv, l’Ukraine se console de sa journée. Les enfants ont fait leur rentrée ce matin. Vêtus d’une chemise traditionnelle brodée, ou d’une robe pour les filles, avec une couronne de fleurs dans les cheveux, ils avaient un bouquet de fleurs pour leur maîtresse. Un discours du proviseur, suivi par des chants, et un cri de guerre dans une cour d’école : « Slava Ukraini ». Le soleil brille, la chaleur d’une fin d’été s’attarde, il fait bon dans les rues de Lviv. Une glace s’impose chez Fayni L’ody. Peut-être la saveur bortsch ! Ou au saumon et à l'aneth ! D’autres préféreront le Strudel aux griottes. D’autres un burger au McDonald's.
Dix-neuf heures dix-sept à Lviv, l’Ukraine s’amuse de la vie. Un musicien joue sur sa kobza, il apporte un peu de bonheur aux passants. Les rues sont un peu plus bondées. On pourrait se croire à une fête de la musique. Des mini-concerts s’improvisent. Il est tôt, et pourtant les portes de l’Opéra de Lviv s’ouvrent aux spectateurs d’un ballet contemporain. Les Ukrainiennes sont apprêtées et élégantes. La ville est pavée, et pourtant, elles osent les talons.
À Dohobytch, petite ville à une heure de Lviv, d’autres enfants rentrent de l’école. Eux sont orphelins. Certains ont perdu un père, une mère à cause de la guerre, et peut-être qu’aucune grand-mère ou famille n’a pu les prendre en charge. D’autres sont placés, le temps qu’un problème familial soit résolu. Taras Kuchma, maire de la ville, ancien soldat et père de famille, prend soin de ces gamins. Il est proche d’eux. Il n’est pas rare de voir les jeunes le saluer d’un « check » de la main. La vingtaine d’enfants de l’orphelinat sont tout excités, car ils savent que demain ils auront une visite très particulière, des Français. Avec la directrice de l’école, aidée par les éducateurs, ils vont préparer un spectacle dans leurs plus beaux costumes traditionnels.
Retour à Lviv, aux terrasses, les conversations et les rires s’imposent, peut-être pour commenter l’actualité, celle d’un monde qui observe en silence l’identité ukrainienne agressée, tourmentée, mais toujours résiliente. À cet instant, la vie est partout. La vie est célébrée. La vie est consommée. La vie est devenue une arme de guerre, une réponse à Poutine. Tout ce qu’il déteste de l’Ukraine, est là. L’identité ukrainienne est ce soir chantée, célébrée. Dans les cuisines des restaurants, les chefs sont à l’ouvrage, préparant des mets succulents, ceux d’une cuisine inspirée par les grands voyageurs de la route de la soie. Que le vin est bon, celui pressé depuis les coteaux dorés de la Transcarpatie, accompagnant les fromages et les charcuteries des Carpates, et la bière artisanale d’Opillia, breuvage issu du pressage de l’orge.
Un dernier verre, avant le couvre-feu de minuit, peut-être un bar secret, un code, un escalier qui vous conduit dans les sous-sols d’un immeuble, et vous voilà plongés dans l’histoire, celle d’un temps passé, le dernier refuge de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne datant de la Seconde Guerre mondiale. On s’y croirait. À deux pas, rue Serbska, le bar et hôtel Masoch, pour ceux épris des plaisirs du châtiment corporel ou moral. Le marquis de Sade a eu bien plus de chance dans sa notoriété que son homologue écrivain ukrainien. Sigmund Freud plus tard confirmera que les désirs inconscients de punition, de culpabilité, ou d'échec mènent au plaisir par la souffrance. La nuit s’écourte, les policiers en uniforme veillent au respect de l’heure du couvre-feu. Les rues se vident. La lumière se baisse. Il n’y aura bientôt plus aucune âme sur les pavés de Lviv.
Il est minuit à Lviv, l’Ukraine espère en une nuit paisible, mais surtout en la paix ! Voici le récit de 24 heures à Lviv d’une délégation française de ces heures qui se sont étirées dans un programme chargé, autant par les événements prévus, qu’imprévus. Ceux que la guerre impose. Les émotions étaient là, bien là, et même celles insoupçonnées, la peur de nos entrailles, et la peine de notre cœur.
Remerciements à Madame Valérie Trierweiler journaliste pour LCI, à Madame Natacha Demoux directrice du voyagiste spécialiste de l’Europe de l’Est Amslav, et merci à Monsieur Fabrice De Taglia directeur du Tour- opérateur des grands espaces Nomade Aventure, à Benjamin Laurent journaliste pour Géo magazine, à Alexis Ventura photographe et vidéaste, et un immense merci à Olga Sansone directrice de l’agence ukrainienne Vacanture a organisé ce voyage d’une vie avec les administrations et les autorités locales (Monsieur le consul honoraire de Lviv, Monsieur le Maire de Lviv, les régions de Lviv, l’office de tourisme de Lviv...).
Merci aussi aux absents, à ceux restés dans le silence et le confort.