Par Laetitia Santos
Posté le 22 septembre 2025
Marie-Hélène Roux met en lumière l’action de Denis Mukwege, éminent obstétricien congolais qui répare les femmes à la suite de sévices sexuels perpétrés par les soldats aux abords des mines de coltan. Une barbarie inimaginable qui trouve une voix nouvelle avec ce film en salles ce mercredi alors que le scandale perdure depuis plus de 30 ans dans l’Est de la République Démocratique du Congo et ce, dans l’indifférence toute générale.
La scène d’ouverture est aussi choc que le thème. Elle glace d’effroi en prenant le public en otage sans crier gare et en transposant une terrible scène de viol sur une famille occidentale, à la façon dont les subissent chaque jour les familles congolaises, spécifiquement les femmes et les filles dès le berceau. Le kilométrage émotionnel en une leçon édifiante…
« Quand vous avez tout perdu, comment est-ce que vous vous battez ? Pour qui vous vous battez ? » Ces mots de Denis Mukwege, dignement interprété par le très juste Isaach de Bankolé, illustrent combien le viol comme arme de guerre est d’une puissance redoutable dans cette région du monde. Combien il est méthodique et condamne des millions de familles congolaises dans le Kivu depuis trois longues décennies. Bâtons, machettes, couteaux, armes à feu… Les bourreaux se font atrocement inventifs en matière de mutilations génitales féminines, les portant à leur paroxysme en toute impunité tel un art mortifère pensé pour tyranniser et implacablement dominer.
En jeu, les ressources naturelles de ces provinces, riches en minerais et particulièrement en coltan cher à nos téléphones portables, ordinateurs et autres électroniques. En quantité telle que ces richesses attisent toutes les convoitises, poussant les groupes armés de la région à recourir à une violence à hauteur du pactole en sous-sol. Leur objectif avec l’emploi de cette cruauté ? Détruire le tissu familial et la communauté, pousser à l’exil, contrôler les terres, s'en mettre plein les fouilles. Parmi les prédateurs de ce minerai, on compte les milices rwandaises à la solde de leur gouvernement et des soldats congolais qui en font tout autant, lesquels se disputent 80 % du coltan mondial concentré-là. La richesse terrestre devient malédiction et le sang de mort s'écoule entre les cuisses des femmes, bien loin de celui de leurs menstruations pour la vie…
Muganga, film éminemment politique en salles ce mercredi 24 septembre 2025, raconte ainsi le combat véridique du médecin gynécologue Denis Mukwege, celui qui répare les femmes comme il est fréquemment surnommé. Celui du professionnel, mais celui de l’homme aussi, père de cinq enfants, sans cesse la cible de menaces de mort et de tentatives d’assassinat pour son action de poids dans le pays. Depuis la fin des années 90 et le début du conflit en RDC, ce sont des dizaines de milliers de femmes victimes de viol qui ont été opérées par Denis Mukwege et ses équipes puis prises en charge pour être entièrement retapées, corps et esprit. On parle d’un viol toutes les quatre minutes si l’on en croit les chiffres de l’UNFPA, l’Agence des Nations Unies pour la santé sexuelle et reproductive. Et de plus de 6 millions de déplacés forcés dans un chaos absolu.
La tranche de vie qui nous est contée ici, c’est celle que le docteur Mukwege partagera des semaines durant avec Guy-Bernard Cadière, médecin belge venu exercer à ses côtés dans son hôpital de Panzi à Bukavu, en RDC, pour lui partager une technique opératoire délicate ne requérant pas d’ouvrir le ventre de la femme déjà trop brutalisée. La laparoscopie leur permet en effet l'observation des cavités abdominale ou pelvienne et l'intervention sur les organes détruits par une petite ouverture, sans incision traumatique, pour des suites d'opération allégées et des miracles de reconstruction. Deux mondes qui s’entrechoquent mais quatre mains qui collaborent, rien que pour le meilleur : celui du médecin congolais porté par sa gravité et sa foi, qui se lie d’amitié avec ce médecin belge porté lui par sa dérision et sa musique. Vincent Macaigne est cet autre chirurgien, lui aussi interprété avec force et sensibilité.
Si le film vous empoigne et vous jette au visage une réalité d’une violence inouïe qui n’est pourtant qu’à l’image suggérée, c’est toute la grâce humaine qui se manifeste en réponse aux atrocités : l’amitié et la solidarité entre les équipes congolaises et belges, la dignité et l’engagement à toute épreuve du Prix Nobel de la Paix 2018 alors même que sa grande implication menace sa vie et celle des siens, la résilience de ces femmes à qui le sort a pourtant tout pris ou encore la force collective quand celles qui n’ont rien remuent ciel et terre pour collecter de quoi faire revenir leur bienfaiteur au pays.
On s'imprègne aussi de la vie et de la culture congolaise avec ce film, sur les pistes de latérite, autour de la table quand vient l'heure de dîner bananes plantains et poulet sauce graine, dans l'affection et le respect que traduit un "Papa Mukwege", dans les maquis éclairés au néon où des enceintes crachent une musique qui enjaille, à l'évocation de la célèbre figure Papa Wemba, dans ces pirogues qui glissent sur le fleuve Congo avec des femmes au wax coloré à leur bord, et tant d'autres détails du Congo sous son meilleur jour.
Avec tout ça, Muganga nous bouleverse et nous force à la prise de conscience. Sur le sens de la vie en premier lieu, particulièrement les vies aux destins brisés. Car si la question est monnaie courante d’une vie après la mort, sommes-nous suffisamment à considérer l’existence de la vie avant la mort dans des contrées telles que la République Dramatique du Congo, comme elle est si gravement baptisée ? Et comment lui donne-t-on du sens dans ce cas ? La réponse, d’une simplicité théorique, est d’une extrême difficulté pratique : « toujours répondre à la haine par l’amour », soutient M. Mukwege, la tête pourtant emplie de moult horreurs. « En rendant les autres heureux », renchérit Guy-Bernard Cadière.
Muganga nous challenge aussi sur notre responsabilité collective dans ce conflit. Il nous rappelle que notre consommation quotidienne est un acte politique fort : les spectateurs de Muganga connaissent désormais le prix de leur si précieux smartphone...
MUGANGA, de Marie-Hélène Roux
Sorti le 24 septembre 2025
Avec Isaach de Bankolé, Vincent Macaigne, Manon Bresch, Déborah Lukumuena, Babetida Sadjo...