Culture

« Payer la terre » : les Dénés sous la plume de Joe Sacco

By Élise Chevillard

Posté le 20 mai 2020

Photo Sources: Joe Sacco / Futuropolis.

« Payer la terre » est la nouvelle enquête dessinée de Joe Sacco, grand BD reporter, qui manie aussi bien le dessin que les mots. Cet américano-maltais se fait ici le témoin du combat des Dénés, peuple autochtone des Territoires du Nord-Ouest du Canada, et nous livre en images leur histoire et la tragédie de leur déracinement.


Depuis février dernier, Donald Trump se retrouve au cœur d’une polémique, accusé de détruire vingt-deux sites sacrés des peuples autochtones, afin d’ériger une nouvelle portion de son mur qui traversera le parc national d’Organ Pipe Cactus National Monument. Une fois de plus, l’histoire se répète et se fait l’écho lointain des Dénés, peuple des Premières Nations, brutalisé par l’Etat canadien et qui fut, comme tant d’autres, victime d’un véritable génocide culturel.

Joe Sacco à la rencontre des Dénés

Sous l’Arctique, quelque part entre la Colombie-Britannique et le Yukon, vivent les Dénés, peuple autochtone du Grand Nord. Suite à deux séjours qu’il effectue dans cette communauté pour comprendre, la vie et l'histoire de ce peuple, Joe Sacco se fait ici le témoin et le porte-parolede l’histoire de ce peuple, décrivant une culture et un mode de vie historiquement lié à la terre avant d’évoquer le traumatisme dont ce dernier est victime aujourd’hui, et les conséquences écologiques de la « fracturation hydraulique ». Avec ce récit engagé, il entend nous faire réfléchir sur notre juste place dans le monde. Une belle leçon d’humilité.

On apprend (de la bouche des anciens) qu’ils saluaient le soleil à l’aube, traitaient la nature avec égard et « payaient la terre », c’est-à-dire « redonnaient à la nature ce que la nature leur avaient donné ». Dans les années 1900, la découverte de pétrole et du gaz de schiste motiva la colonisation par les Blancs sur les terres des Dénés. 150.000 enfants autochtones furent arrachés à leur famille pour être emmenés dans des « pensionnats autochtones » du Canada. Ce fut le début de la mort annoncée de leur culture ancestrale.

Aujourd'hui, la technologie est arrivée, les motos-neige ont remplacé les attelages, les premiers peuples ne vivent plus de la pêche et de la chasse. Ils sont partis de la forêt pour vivre dans un monde qui change trop vite pour eux. Arrachés à leurs traditions qui se fondaient sur le respect de la terre, ce peuple de la forêt déraciné a dû faire face aux ravages de l’alcool, de la drogue, mais aussi aux violences familiales et aux suicides provoqués par la politique colonisatrice du Canada.

Si de plus en plus de jeunes Dénés tentent de renouer avec leur culture, le fossé creusé avec les anciens paraît encore infranchissable.

Un journaliste engagé qui dessine

Délaissant la fiction pour de véritables enquêtes, la BD reportage fait de plus en plus d’adeptes dans le monde du 9em art. Joe Sacco est peut être celui qui incarne le plus ce genre nouveau. Pour ce reportage, il s’est rendu deux fois dans les Territoires du Nord-Ouest du Canada, afin de rapporter des témoignages personnels, les paroles des aïeux, et des fragments de vie.

L'auteur n’oublie pas de se mettre en scène. On le découvre ainsi en compagnie de sa guide Shauna lors d’un périple de plus de 1000 kilomètres à travers ce territoire. Ses dessins racontent ce que ses mots parfois ne peuvent pas. En noir et blanc, le trait est brut, proche de la gravure et les planches fourmillent de détails. Son récit aussi est étayé et documenté sur la culture des Dénés. Joe Sacco a multiplié les interviews, et les a dessinées.

Reportages graphiques en Bosnie , Palestine et Malte

Né sur l’île de Malte en 1960, élevé en Australie et aux États-Unis, Joe Sacco étudie le journalisme puis se tourne vers l’apprentissage de la bande dessinée. Très vite, il se lance dans la synthèse de ses deux passions professions. En 1992, intéressé par le conflit palestinien, il part en Palestine dont il tire des **enquêtes graphiques : « Palestine : une nation occupée » et « Palestine : dans la bande de Gaza ».

Toujours armé de son enregistreur et de ses carnets à dessins, en 1995 et 1996, il séjourne à plusieurs reprises en ex-Yougoslavie, notamment en Bosnie-Herzégovine à Sarajevo pour couvrir le conflit qui ravage ce pays. De ces séjours sont nés « The Fixer », « Soba » et « Gorazde ». C’est dans son île d’origine qu’il poursuit son travail d’enquête sur l'arrivée de migrants africains, avec « Reportages». Multi récompensé, Joe Sacco est considéré comme l’un des pères fondateurs de la BD de reportage.