Société

Présentation de la Mongolie par zone géographique

By Patrick Kaplanian

Posté le 21 avril 2015

Toute division d’un vaste domaine en régions a un côté un peu artificiel, mais elle est nécessaire d’un point de vue pratique. On peut grosso modo distinguer six « zones géographiques ».


La région du Haut Ienissei

Elle est plus connue en Mongolie sous le nom de vallée de Darkhad ou vallée des Lacs.

C’est une région peu importante tant par sa taille que par sa fréquentation touristique, mais elle doit faire l’objet d’un traitement à part dans la mesure où elle constitue plus un prolongement de la Sibérie qu’une marche de la Mongolie. Elle se situe entre les Monts Saian et Tangnou.

Long de 1.100 km, le Saian oriental fait partie d’une bordure en arc de cercle qui entoure la région d’Irkoutsk et du lac Baïkal. Les 3/5e de sa longueur forment la frontière entre la Sibérie russe et la Mongolie. Il se compose de roches cristallines et éruptives, signes des violents mouvements qui l’ont secoué à l’ère tertiaire. Le sol y tremble encore assez souvent. Les sommets sont des cônes arrondis, striés de neige et bordés d’éboulis de grosses pierres. Le point culminant, le Munku Sardyk, se dresse à 3.491 m avec son dôme tout blanc, en bordure nord du lac Khövsgöl (Hövsgöl). À l’est de ce pic, le col d’Obo-Sarym (Khankh) n’est qu’à 1.850 m tandis que les autres passages sont à 2.000/2.300 m ; les sommets s’élèvent à une altitude comprise entre 2.000 et 3.000 m (voir la carte du Khövsgöl page 115).

Le Tangnou (Tagnyn, Tangnu uul) oriental part de la source de la Tes (ou Tess) qu’il sépare de l’Ienissei. Resserré entre le Saian et le Tangnou, le bassin du haut Ienissei – qui deviendra un véritable monstre, l’un des plus grands fleuves de Sibérie – est séparé du lac Khövsgöl par une barre, le Khoridol Saridag qui culmine à 3.093 m. Malgré cette barre qui sépare le lac Khövsgöl du bassin du Haut-Ienissei, la vallée du Haut-Iénissei sera décrite dans le même chapitre que le lac pour des raisons pratiques. Car si la barre du Khoridol Saridag fait géographiquement coupure entre les deux bassins, c’est quand même du sud du lac Khövsgöl (de Khatgal) que l’on se rend à la vallée de Darkhad.

Deux bras de rivières partis du Saian oriental, côté russe, le Khamsara et le Beikem, descendant sur 300 km avec un dénivelé de 1.000 m, se réunissent pour former le Haut Ienissei ou Grand Ienissei comme l’appelent les Russes. Une troisième rivière, le Kukem, se joint à eux à 635 m d’altitude. Le futur grand fleuve s’appelle maintenant Ouloukem et est déjà large de 300 m. Il est encore rejoint par le Khamchik issu du Sailoughem (Siykhem). Et voilà qu’il se précipite à 60 km/h par un défilé qui perce le Saian et atteint la steppe de Minusinsk. Mais cela fait déjà longtemps qu’il a franchi la frontière. Les deux Iénissei se rejoignent à Kizil.

Côté Mongol, le Bas Iénissei ou Petit iénissei s’appelle Shiskhel en aval du lac de Tsagaan nuur et de la vallée de Darkhad. Les vallées du bassin du petit Iénissei et de ses prédécesseurs, sont plates et larges en général, dépassant parfois 10 km. Des berges à pic de quelques mètres encaissent les rivières, formant une terrasse humide, herbeuse, parsemée de marais et d’étangs, surmontée d’un second niveau plus sec, où quelques hommes pratiquent de rares cultures. Au-dessus de cette prairie qui ne dépasse guère 1.000 m, la forêt de cèdres, de sapins blancs, de mélèzes et de bouleaux gravit les pentes et couvre même les sommets de moins de 2.000 ou 2.200 m. Elle abrite une faune nombreuse : ours, loups, daims musqués, hermines, loutres, coqs de bruyère, léopards des neiges, wapitis, zibelines, gloutons, castors, etc. Les moustiques sont légion, pires qu’en Afrique. Au-dessus de 2.200 m, quelques aunes et rhododendrons nains se fraient un passage à l’air libre entre les blocs de granit recouverts de mousse.

Sur les quelques 165.000 km2 de cette contrée, à cheval sur la Mongolie et la Russie, habitent plusieurs dizaines de milliers d’Uriankhai-Touvas. Les Touvas tiennent probablement leur nom de la rivière Touba. Les Tsaatans peuplent également le nord du pays.

La vallée du Selenge

Le Selenge et son affluent l’Orkhon coulent tous deux selon un axe sud-ouest/nord-est, prenant leur source dans les monts Khangai, pour se faufiler entre ce dernier massif et les monts Saian afin d’atteindre leur but ultime : le lac Baïkal. Le trajet du Selenge couvre plus de 1.300 km, 900 en Mongolie et 400 en Russie.

La zone dans son ensemble figure un plan incliné, du Khangai au Baïkal. Les sources de ces deux rivières dans le Khangai se situent à 1.600/1.800 m, et le Selenge, après avoir absorbé tous ses affluents, franchit la frontière à 600 m d’altitude.

Le Selenge naît sous le nom d’Ider, dans le Khangai donc, près du col de Zagastain davaa. Au confluent avec son premier affluent, la rivière Chuluut, moins longue mais aussi abondante, l’Ider est déjà large de 40 m et serpente en méandres sur un fond de graviers dans une vallée de 2 à 3 km de large. C’est ici que le fleuve Ider prend le nom de Selenge. Bordé de peupliers et de cytises, de prairies et de quelques champs cultivés, il pourrait déjà être navigable.

Peu avant la frontière il reçoit l’Orkhon, qui est presque aussi important que lui. Long de 840 km, l’Orkhon, ou plutôt la partie supérieure de sa vallée, s’enorgueillit d’avoir été le berceau de grands empires turcs et ouigours, et d’avoir abrité Karakoroum (Kharkhorin), la capitale des premiers descendants de Gengis Khan. La Tuul qui arrose Oulan-Bator vient ensuite le grossir. Cette dernière prend sa source dans la chaîne du Khentii près de la source de l’Onon.

Le Selenge recueille aussi du nord deux affluent importants : le Delgermörön, qui coule des neiges éternelles de l’Oulan-Taïga, et l’Eg, qui sort du Khövsgöl (« le lac de la loutre »), rattachant ainsi le lac au système de vallées Selenge/Orkhon.

Ces vallées du complexe hydrographique du Selenge sont le véritable cœur historique du pays. On y trouve aussi bien la capitale historique (Karakoroum) que la capitale actuelle (Oulan-Bator). C’est une région de forêts et de pâturages. De robustes mélèzes résistants au froid occupent les pentes mêlés à des cèdres, des pins et des bouleaux ; ils forment de vastes étendues boisées. En altitude, c’est nu et pierreux, avec un peu d’herbe, des bouleaux nains et des genévriers. Plus bas, le long des rivières, le peuplier alterne avec le saule, à moins qu’il ne s’agisse de pins de Transbaïkalie.

Au bas des pentes et dans le fond des vallées, se déroulent des prés savoureux qu’animent chevaux, bœufs, brebis et yaks par centaines de milliers. Les palissades de bois d’un sanctuaire (süm), peintes en rouge et vert, sont surplombées par des tuiles rouges et les dorures des toits. Des campements de dix à quinze yourtes de feutre complètent le paysage. Quelques petits bouts de désert font parfois leur apparition, par exemple entre le coude de la Tuul et de l’Orkhon.

C’est la contrée dont, tour à tour, les Huns, les Turcs, les Mongols, sont sortis pour conquérir le monde. Ainsi, avant d’être des peuples de steppes, d’oasis et de déserts, ces peuples étaient des peuples de la forêt et des prairies, mais déjà nomades. Aujourd’hui encore ils sont nomades : les cultures des sédentaires sont peu nombreuses malgré les efforts de l’ex-régime communiste (quelques champs de blé, d’orge et de millet).

Le lac Khövsgöl s’allonge sur 130 km du nord au sud et de 40 d’est en ouest. Il couvre une superficie de 3.300 km2 (soit six fois celle du lac Léman), sur une plate-forme perchée à 1.645 m d’altitude, adossée aux monts Saian. Le lac dépasse 100 m de profondeur sur les deux tiers de sa surface avec un maximum de 270 m. Cela lui vaut d’être la plus importante réserve d’eau douce de la Mongolie. Il est gelé de janvier à avril/mai, et la couche de glace dépasse souvent 1 m d’épaisseur, permettant à d’éventuels camions de le traverser en hiver. Éventuels seulement, car depuis vingt-cinq ans, une telle traversée est interdite pour des raisons écologiques.

Son eau est si pure que l’on aperçoit aisément des poissons (neuf variétés), lesquels sont ici consommés par les riverains (c’est l’exception, les Mongols ne mangent pas de poisson). Ils sont parfois pêchés à la fourche. Une fois coupés en deux dans le sens de la longueur, ils sont mis à sécher sur des pics de bois.

La vallée des Lacs

Cette région est assez semblable à la précédente de par son écologie. Elle ne l’est pas d’un point de vue géographique. Le terme de vallée est en effet inexact. Il s’agit d’une illusion que donne un regard sur une carte où l’on voit alignée toute une série de lacs. C’est en fait une série de rivières et de torrents qui, au lieu de rejoindre un réseau hydrographique qui finit tôt ou tard à la mer, se terminent les uns et les autres dans des lacs sans débouchés.

Au sud des monts Tangnou (Tagnyn), des rivières importantes aboutissent à des lacs. Ce sont la Tes (longue de 600 km), la Zavkhan (ou Dzavkhan, 760 km) et la Khovd (ou Hovd, 540 km). Elles aboutissent donc à des lacs rangés selon une ligne nord/nord-ouest. Elles n’ont pas l’énergie nécessaire pour traverser ces lacs et rejoindre en Sibérie l’Ienissei ou le Baïkal. Sinon ces vallées ont la même structure que celles du bassin du Selenge : elles sont très larges, à fond plat, marécageuses, aux berges taillées à pic et recouvertes d’un lit de graviers ou de galets.

La Tes ou Tess forme entre le Tangnou dénudé et le Khangai boisé un ruban de verdure de prés et d’arbres : mélèzes noirs ou grands peupliers touffus. La rivière finit dans le lac Uvs, l’Uvs nuur (« nuur » veut dire lac). L’Uvs, à 740 km d’altitude, forme une belle tâche bleue de quelques 2.200 km2 d’eau salée et amère (cinq fois plus salée qu’en mer !) qui contraste avec le désert fauve qui l’entoure, avec le vert des berges de chacune des rivières qui s’y jettent (il y en a deux cents) et le bord d’une partie du lac lui-même ; il est à peu près rond avec un diamètre de l’ordre de 80 km.

La Zavkhan, quant à elle, naît sur le versant sud du Khangai, de l’autre côté par rapport à la source de l’Ider, mais part dans la direction inverse, vers l’ouest. Contrairement à la Tes, elle n’arrose pas de riches vallées couvertes d’un épais manteau forestier, mais des steppes désertiques et sablonneuses, quelquefois des prairies, et aussi des marais salés. Elle peut atteindre 80 m de large mais ne dépasse guère les 50 m de profondeur en été. Après avoir longé le Khangai par le sud, elle a épuisé ses forces et va mourir dans le petit lac d’eau douce d’Airag, lequel communique avec celui salé de Khyargas à 1.430 m.

Descendu des glaciers du grand Altai, la rivière Khovd ou Hovd Gol a aussi donné son nom à une province (un aimak) et à son chef-lieu. Abondamment alimentée au départ, elle ne parvient pas plus que les autres à dépasser le lac qui lui sert de tombe : le Khar Us nuur. Et encore n’y parvient-elle que péniblement en s’ensablant et en se multipliant dans un delta marécageux, paradis pour les canards, les mouettes ou les oies sauvages.

À 1.150 m, le Khar Us nuur mesure 72 km par 23 km. Il communique avec un autre lac, le Khar nuur, par un bout de rivière-chenal, le Chono Kharaikh. Enfin le Khar communique à son tour avec un troisième lac, salé celui-là, contrairement aux deux autres, le lac Dörgön (Dörgön nuur).

Un émissaire tout aussi médiocre joint le lac Khar à la rivière Zavkhan. Ce sont ces chenaux entre toutes ces nappes d’eau qui donnent une fausse impression de vallée continue. Cela l’aurait été si le tout avait rejoint un grand fleuve, l’Ienissei par exemple. Mais ces lacs ne sont pas reliés à un réseau hydrographique. Certains même sont totalement indépendants comme l’Üüreg nuur au nord-ouest du pays, situé à 1.426 m d’altitude et qui mesure 20 km par 16 km.

Le Khangai

Le Khangai constitue le château d’eau central du territoire mongol. C’est ce qu’il reste d’un massif qui couvrait la plus grande partie de la moitié nord de la Mongolie et qui a été sérieusement ébranlé par des failles et retravaillé par l’érosion à l’ère tertiaire. En largeur, il s’étend entre la Tes et la Zavkhan, soit sur 200 km, formant trois chaînes parallèles, de gneiss, de schistes et surtout de grauwake, injectés de granit. (Le grauwake est une variété de grès siliceux de couleur sombre riche en éléments de roches volcaniques). Ce n’est pas vraiment une montagne déchiquetée et hérissée de pics telles qu’on les imagine, mais plutôt une sorte de haut plateau avec des cols atteignant 2.100 à 3.000 m d’altitude et des sommets à peine 300 à 400 m plus hauts.

Une seule exception, le pic granitique d’Otgon Tenger, coiffé de mélaphyre (une roche de type basalte, issue du magma volcanique) qui culmine à 4.000 m et qui comporte même un petit glacier. Haut de 4.041 m exactement, gravi pour la première fois par des Mongols en 1955, il est le plus haut sommet du Khangai ouest. Situé dans une région déclarée Parc national, il se situe à mi-chemin à vol d’oiseau entre Uliastai (Uliastay ou Ouliassoutai) et le village d’Otgon.

La surface du Khangai est donc un relief aplani par l’érosion. Quelques fosses profondes ont été recreusées par des soulèvements de l’ère tertiaire comme celle d’Uliastai, laquelle est 850 m au-dessous du col de Zagastai.

Des petits glaciers occupent les plus hautes cimes du Khangai, car au-dessus de 3.300 /3.400 m, la neige persiste toute l’année. La flore alpestre apparaît vers 2.100 m et grimpe jusqu’à la limite des neiges éternelles. En-dessous, les pentes tournées vers le nord sont tapissées de forêts de mélèzes (1.900/2.300 m), tandis que celles tournées vers le sud ne nourrissent que quelques plantes steppiques éparses. De riches pâtures verdissent ces vallées et le bétail monte parfois jusqu’à 2.300 m, le long des cours d’eau, des marécages et des lacs, peuplés en été d’innombrables oiseaux qui émigrent en septembre / octobre vers le Lob-nor (le Turkestan chinois), première étape sur la route de l’Inde.

Cette configuration géographique a permis une vie pastorale à peine moins développée que dans le complexe Selenge-Orkhon-Tuul ou que dans la vallée des lacs. Deux centres ont été développés par les Chinois au début du 20e siècle : Uliastai et Khovd.

Les monts Kharkiraa et Türgen

La haute falaise de Djirgalanté (Jargalant) est un cas un peu à part : à l’ouest de la rivière Zavkhan, et parallèle au Khangai, elle se dresse dans le triangle formé par les lacs Uüreg, Achit et Khar Us (le petit Khar Us près d’Ölgii, pas celui dont nous parlions plus haut). C’est un puissant chaînon dominé par deux cimes de près de 4.300 m, le Kharkhiraa (4.116 m) et le Türgen (4.245 m). Ce massif est un « horst », c’est-à-dire la partie supérieure d’un massif montagneux tenant encore debout malgré de nombreuses failles et cassures allant toutes dans la même direction.

L'Altai Mongol

L’Altai est un grand massif qui sépare aujourd’hui la Russie de son ancienne colonie, le Kazakhstan. L’Altai Mongol n’en est pas vraiment le prolongement. Son orientation est un peu différente et il est séparé du premier par le massif de Tabyn-Oula (Tabiin uul) et le Sailoughem (Siylkhem). Sur cette cheville, deux cols de 2.770 et 2.340 m font communiquer le bassin des affluents du lac Khovd (ou Hovd) avec les sources de l’Ob (l’autre monstre sibérien comme l’Ienissei).

Depuis la montagne Tabyn-Oula, l’Altai se déroule de l’est au sud-est sur 1.600 km. Il est constitué de schistes anciens, percés de culots granitiques et traversés de filons de quartz. Le basalte effleure et recouvre certains sommets ainsi le porphyre, le tuf porphyrique et le mélaphyre. On compte trois pics de plus de 4.000 m.

Le Khuiten uul à l’ouest, à la rencontre des trois pays, culmine à 4.374 m, tandis que son voisin le Nairamdal uul (la « montagne de amitié » laquelle s’appelle aussi Tavan Bogd uul) n’atteint que 4.082 m. Le mont Khuiten (ou Huiten uul) domine le massif occidental du Tavan Bogd.

Plus à l’ouest, après avoir passé le Mönkh-Khairkan (4.204 m) on parvient au Tsast Bogd (4.090 m) dans le massif des Sutai (Most Sutai uul). Puis l’altitude descend en-dessous des 4.000 m lorsque l’Altai pénètre dans le Gobi.

On a recensé jusqu’à 45 glaciers dont le principal, le Potanine, était long de 14 km. Le Potanine se situe dans l’Altai et porte le nom d’un explorateur et cartographe russe qui y trouva la mort lors d’une expédition en 1826. Ces glaciers s’étendaient à une époque sur 50 à 100 km : de vieilles moraines en témoignent.

On peut diviser l’Altai en deux parties en traçant une ligne nord-sud qui traverse le Khar Us : l’Ouest fertile et l’Est désertique. Dans l’Ouest fertile, il faut distinguer les flancs nord et sud. Au nord-est, la pente courte et raide domine de hauts plateaux arides entre lesquels s’ouvrent de larges vallées pierreuses. Au sud-ouest, le versant est très allongé, abondamment arrosé par de puissants torrents qui creusent des vallées profondes et étroites entrecoupées de cascades.

L’Irtych, le principal affluent de l’Ob, prend ici sa source sous le nom de Kara-Irtych (en chinois Ertixhe). Il reçoit des affluents comme le Krow qui arrose les cultures de Chara-soumé, et le Bourtchoum, qui vient du glacier Tabyn-Oula et qui lui est presque égal. Vers le milieu de son trajet mongol, il passe près du lac Ouloungour sans le toucher. À partir du confluent avec le Krow, il est déjà trois fois plus large que la Seine à Paris. Après un parcours de 500 km, il franchit la frontière kazakhe et se jette dans le lac Zaysan 120 km plus loin.

Alors que la forêt, uniquement composée de mélèzes côté Khovd, se cantonne dans une zone étroite entre 2.000 et 2.400 m, elle descend touffue et splendide côté sud-ouest, mêlant le mélèze, le cèdre, le tremble, le peuplier, le saule et le sapin.

Dans la moitié est, à l’est du méridien du lac Khar-Us (ou Har-Us), ce n’est plus que sécheresse. À part quelques éphémères torrents d’été, ce n’est que lits d’oueds pierreux et vides avec de moins en moins de bois de mélèzes au fur et à mesure que l’on progresse vers l’est. Bientôt la désolation devient générale, les lacs taris se transforment en cuvettes de sel, la végétation du Gobi prévaut. À l’inverse de l’Ouest, c’est cette fois-ci le versant septentrional qui résiste la mieux avec encore quelques beaux pâturages.

Au sud, au fond des vallées, s’étend un immense champ de mort, le bel, un plan incliné d’argile couvert d’un lit de cailloux et de graviers, d’où toute humidité s’enfouit et donc s’enfuit. Quelques lacs exigus, salés, de rares prairies marécageuses, des mamelons de sable plantés de toghak et de tamaris complètent le spectacle. Le Gobi règne définitivement.

Le Gobi

« Gobi » est un mot mongol dont le sens est bien précis. Il désigne une certaine catégorie d’accident géographique, en l’occurrence de larges cuvettes dont le fond de rochers, très peu creux et presque uni, est revêtu de sable, de cailloux et surtout de graviers. Les grands gobis sont appelés tala et comprennent quelquefois plusieurs gobis plus petits. Chaque tala se compose donc de plusieurs gobis et chaque gobi peut être à son tour composé de micro-gobis de 6 à 120 m de creux par rapport à leurs bords et de quelques centaines de mètres de surface. L’ensemble constitue le grand désert de Gobi. On peut le diviser en deux : l’occidental, entre l’Altai et le Nan-chan, et l’oriental entre l’Altai et le grand Khingan (Ta Hsian An Ling). Un corridor entre la pointe est de l’Altai et les monts Khara-Narin (Khara Nariin uul), relie entre elles les deux parties.

Le grand Gobi mongol mesure près de 1.200 km du nord au sud et 2.000 km d’est en ouest. Mais la géographie n’a rien à voir avec la politique et le désert de Gobi outrepasse les frontières. À l’est il déborde de 500 km le Khingan et à l’ouest il ne s’arrête à la frontière que parce que le mot Gobi s’arrête là. Mais en réalité le Gobi, la Dzoungarie et le Turkestan oriental ne forment qu’un seul désert. Du Pamir à la limite de la Mandchourie, le Gobi dans son intégralité mesure 3.600 km. Les Chinois l’appellent « la mer sèche » et certains géologues ont effectivement pensé que l’océan le recouvrait à une certaine époque. La découverte, à partir de 1893, de restes de dinosaures, a eu raison de cette hypothèse.

Concentrons-nous sur le Gobi mongol. Les rebords s’élèvent de 1.600 à 2.200 m, tandis que le point le plus bas, le puits de Sain Us, est à 850 m d’altitude… En moyenne le Gobi oscille autour de 1.000 m avec des creux et des renflements qui en font une surface moins monotone qu’on pourrait le penser.

Le Gobi n’est pas l’enfer absolu que l’on s’imagine et le voyageur doit s’ôter de la tête les idées reçues véhiculées par les déserts du Kalahari ou du Sahara. Rien à voir avec le Tanezrouft. On y trouve de l’eau et de l’herbe et, lorsque le précieux liquide est absent, il suffit de creuser. Il est d’autant moins un désert absolu que certaines rivières parviennent à le pénétrer. Ainsi, entre le Khangai et l’Altai, on compte six cours d’eau considérables, dirigés du nord au sud, tous alimentés par le Khangai. Ils se divisent en de nombreuses branches. La Baidrag, par exemple, en a onze et la Tuin Gol quinze. Tous aboutissent à des lacs salés : la Baidrag au Böön Tsagaan nuur, l’Ongi à l’Oulan nuur, la Tuin gol à l’Orog nuur. Le Böön Tsagaan est le plus à l’ouest ; c’est aussi le plus stable. Ses eaux sont saturées de sel et de souffre.

Le désert pénètre partout où il peut. Il s’approche par exemple d’Oulan-Bator. Ce n’est qu’à proximité de la vallée de la Tuul que le paysage change soudain et que, du sommet d’une crête de 2.500 m, aux roches nues recouvrant le flanc méridional, succède d’un seul coup la forêt dense de conifères, de bouleaux et de trembles du flanc nord.

À l’est, en approchant du Khingan, le pays est très différent. Le large plancher des vallées est tapissé de hautes herbes qui caressent la poitrine. Dans cette sorte de savane prolifèrent aussi saules, ormeaux, bouleaux et petits peupliers, quelquefois groupés en bosquets. La région est très peuplée et les prairies sont succulentes pour les nombreux troupeaux. Pourtant, pour les géographes, c’est toujours le Gobi dont le sable s’insère partout.

Le Khingan, qui n’est pas, nous l’avons dit, la limite est du Gobi, est une puissante montagne s’élevant à 2.100 m, et dominant de 1.200 m la grande dépression du désert à 80 km de là. Il est fait de gneiss et de schistes coupés de granit. Large de 120 à 200 km, il décrit du nord au sud une courbe de 1.700 m. Un col de 1.540 m mène aux vallées fertiles de la Chine. On l’appelle Kalgan, du mongol kalga, « porte ».

Au sud, tout un réseau de chaînes très complexes sépare le Gobi de la Chine.

La faune et la flore du Gobi sont riches et diversifiées, compte-tenu du relief désertique dans lequel elles ont élu domicile. On note notamment la présence d’espèces rares comme le célèbre cheval de Przewalski ou le khulan (l’âne sauvage). C’est au début du 19e siècle que Nicolai Prjevalski découvrit ce poney robuste, sauvage et trapu de couleur brun-ocre, et en ramena plusieurs spécimens pour les zoos d’Europe. Ce faisant, il sauva cette espèce dont le dernier représentant in situ disparut en 1967. Aujourd’hui, des tentatives de réintroduction de cet animal dans son milieu d’origine sont en cours et semblent bien se passer, le séjour dans les zoos n’ayant, semble-t-il, pas avachi l’espèce. Le cheval de Przewalski vit, ou plutôt vivait, en bandes de cinq à quinze individus. Son principal prédateur était le loup.

Le khulan, ou kulan (Equus herminonos pallas) tient du cheval et de l’âne, de l’âne sauvage et de l’hémione, comme l’indique son nom latin. Pour les zoologues c’est en effet un âne sauvage. Semi-nomade, il parcourt les montagnes en été, les steppes en hiver. Il est en danger de disparition.

En ce qui concerne la flore, il faut mentionner le célèbre saxaoul dont les chameaux raffolent. Cet arbuste peut atteindre 4 m. Il ne porte pas de feuilles. Ses racines s’enfoncent très profond à la recherche de l’eau, d’où sa capacité à s’adapter au désert. C’est aussi un excellent combustible.

La vallée de la Kherülen (ou Kherulen ou Kherlen)

Pour les géographes, la vallée de la Kherülen fait partie du Gobi, à l’extrême nord-est du pays. Parallèle aux monts Khentii et autres montagnes de Transbaïkalie, la Kherülen s’étire sur 1.200 km. Mais son débit est loin de ce que l’on peut attendre d’une telle longueur : large de 20 à 40 m, elle est à peine profonde de 2 m lorsqu’elle est au mieux de sa forme. La Kherülen ne reçoit aucun affluent et sa pente est la plus faible de tous les fleuves du pays. Elle est comme un étranger en transit dans le Gobi, sans relation avec le milieu. Elle finit sa course au lac Kouloun (en Chine, l’orthographe chinoise est Koulun Hu et le nom mongol Dalai nuur) aux abords marécageux qui communique, en période de crue seulement, avec l’Argoun.

Cet « étranger » donne vie en plein désert à une prairie à bosquets de saules, de plus en plus riche au fur et à mesure qu’on le descend. Cette bande verte est bien commode pour les caravanes qui n’hésitent pas à l’emprunter.