Raphaël Seyfried : "Le Cambodge, c'est ma dame, je retournerai la voir toujours..."

Interview voyage

Par Laetitia Santos

Posté le 21 septembre 2022

Photo Sources: Raphael Seyfried.

Découvert alors que l'on préparait la 8e édition du No Mad Festival de juin dernier, le talent de Raphaël Seyfried nous a sauté au visage, un peu comme la magnificence des temples époustoufle lorsque vous pénétrez dans le sanctuaire sacré d'Angkor... La finesse du trait de Raphaël et son sens du détail n'ont d'égal que l'inventivité des objets-voyageurs qu'il créé, des carnets de voyage sur des rouleaux que l'on n'en finit plus de dérouler !


Baroudeur au coeur écorché, parti sur le tard traîner ses savates de par le monde, c'est au Cambodge qu'un bout de son âme s'est accroché. Et que sa personnalité s'est révélée : de gars paumé errant d'un petit boulot à un autre, il devient artiste de talent soufflant un vent d'audace dans l'univers des carnets voyageurs. La quarantaine bien stylée, la barbe et le dread en broussaille, le crayon toujours à portée de main, voilà une conversation introspective avec un homme qui nous démontre toute la puissance du voyage et des rêves de môme dans le long chemin vers soi...

Raphaël Seyfried : au bout du rouleau à ses débuts !

Qui es-tu, Raphaël ? Peux-tu nous dépeindre ton enfance et le décor dans lequel tu as grandi ?

« J’ai grandi en Alsace, dans la ferme familiale. Mes parents sont agriculteurs et j’ai reçu une éducation très campagnarde et anti-voyage. Quand je dis anti-voyage, c’est même la peur du voyage et de l’Autre. Les clichés de la campagne française en somme ! Et ma mère considérait qu’elle n’était pas assez intelligente pour nous éduquer alors après l’école, on nous dispensait en plus des cours du soir. Un jour, on a toqué à notre porte pour nous vendre des encyclopédies "Tout l’univers". Ma mère a tout acheté en se disant que ça serait utile à notre éducation. Moi, j’étais déjà très fan de dessin, de B.D, de livres… Et "Tout l’univers", c’est quand même l’encyclopédie remplie de dessins et de photos. Donc j’ai vraiment beaucoup, beaucoup, beaucoup, baigné dedans ! (rires) Et ça s’est mélangé à toutes mes histoires et mes rêves de gosse…

À l’école, j’étais assez moyen, le dessin était la seule discipline où je m’épanouissais. Mais à la campagne, le dessin c’est comme le voyage : ça ne sert à rien ! C’était quelque chose à mettre de côté. À 15 ans, lorsque j’ai souhaité aller en école d’art, on me l’a tout bonnement interdit. J’ai donc délaissé le dessin pour un lycée agricole avant de suivre une formation d’aménagement du territoire. Ça m'a valu de me chercher pendant 15 ans : j’ai travaillé dans la ferme familiale jusqu’à 20 ans, ensuite j’ai fait serveur en boite de nuit, j’ai fait de la restauration, du déménagement, bossé en supermarché ou dans les espaces verts, été animateur en centre socio-culturel… C’est à 28 ans que j’ai décidé de reprendre des études d’architecture et d’urbanisme en Suisse. Et grâce à ça, je me suis remis au dessin. Ça m’a incité à aiguiser mon regard et ma technique pour concevoir des projets. Et même si c’était élitiste et extrêmement difficile, j’en suis sorti parmi les majors de promo. Et j’ai fini par réaliser mon projet de fin d’études en Albanie, un de mes tous premiers voyages… »

Raconte-nous ça. Soudainement un peu avant la trentaine, tu renoues donc avec voyage et dessin, tout ce qui t’animait tant enfant. Ça a dû être un véritable tournant !

« J’ai retrouvé d'un coup ce goût de l’enfant que j’étais et que j’avais mis de côté. C’est ressorti de dingue à ce moment-là ! Cette passion du dessin via l’architecture au début puis au travers du voyage... J’ai bossé deux ans et demi en architecture du paysage et de l’urbanisme et à 32 ans, du jour au lendemain, j’ai posé ma démission. Deux mois après, je partais pour la Nouvelle-Zélande. C’était un vieux rêve. J'y suis parti trois mois puis trois mois de nouveau en Australie, vanlife à fond ! Ensuite j’ai eu envie de voir les temples d’Angkor, un autre de mes rêves. Il faut dire qu’à l’âge que j’avais, je portais un regard forcément naïf sur le voyage. Et ça a été le cas jusque très tard, jusqu’à 34 ans au moins. Un regard surtout constitué d’idéaux et de mondes imaginaires mais qui en un sens a beaucoup apporté à mes dessins je crois. C’est au Cambodge que je me suis mis à vivre ce rêve de gosse, voyager pour dessiner. Je me suis dit que ça faisait des mois que j’étais en voyage et que si je ne le testais pas ici, je ne le testerai jamais. »

Et là c'est donc le déclic : tu te mets à dessiner le Cambodge. Mais dessiner, ce n'est pas forcément vivre de son art ! Comment as-tu fait ?

« Quand je me suis décidé, je n’avais plus une thune. J’ai donné tout ce qu’il me restait à un imprimeur de Phnom Penh en me disant : "Si ça marche, c’est cool, sinon, c’est mort pour moi !" C’était un véritable risque : j’ai gardé juste de quoi me payer un dortoir et un peu de nourriture.

Cet imprimeur a fait mes toutes premières reproductions sur toile et c’est comme ça que sont nés les premiers rouleaux numérotés. C’était exactement ce que je voulais ! J’avais préparé mes fichiers sur ordinateur grâce à mes compétences d’archi, tout scanné dans un boui-boui avec un matériel qui datait, réussi à arranger un truc sur Photoshop pour tout assembler et obtenir une matrice. La première fois, on a imprimé 50 rouleaux et je m’en suis allé avec au marché de nuit de Siem Reap. Il fallait s’acquitter de 5 dollars par jour pour une table et une chaise à l’arrache. En trois jours, j’ai vendu l’intégralité de mes 50 rouleaux ! Je les vendais 30 balles et en moins d’une semaine, je me suis retrouvé avec 1500 dollars en poche ! "C’est quoi ce délire !", je me suis demandé. J’ai immédiatement appelé l’imprimeur pour 50 éditions de plus. De fil en aiguille, je suis resté trois semaines sur ce marché et ça a fonctionné de dingue ! Et puis ça m’a donné confiance : moi qui étais à la recherche de moi-même lors de ce voyage au long cours, j’ai vraiment eu la sensation de grandir à travers ça. Le Cambodge m’a permis de m’accomplir dans un domaine où je ne me serais jamais senti légitime si j’étais resté en France. »

Comme un syndrome de l’imposteur, tu veux dire ?

« Oui… Mon éducation m’a appris que nous n’étions pas capable, que l’art ne servait à rien… Je travaille beaucoup en psychologie et en développement personnel depuis quelques années pour déconstruire tout ça. Je crois que c’est aussi ce qui fait que je suis très friand de romans de voyage et d’auteurs comme Stevenson, Kerouac, Bouvier… Des gens qui voyageaient dans les années 50, 60 et qui étaient à la recherche d’eux-mêmes par ce biais.

Tiens, regarde ce dessin avec un tigre et un petit chat : le petit chat se regarde dans le miroir. Il a la queue cassée. Au Cambodge, tous les chats ont la queue cassée. Certaines légendes disent qu’ils sont nés comme ça, d’autres qu’on leur a coupé pour que ça ne traîne pas par terre. Alors dès que tu croises un chat avec une longue queue, tu as l’impression que c’est le roi ! (rires) Et ce dessin évoque ça : ce petit chat se regarde mais lui ce qu’il voit, c’est un tigre. C’est une des choses que j’ai apprise en voyage : peu importe comment on te voit, l’important c’est comment toi, tu te perçois. Et c’est ce que j’ai voulu traduire au travers de ce dessin : à l’époque je me voyais comme un de ces chats à la queue cassé mais le Cambodge petit à petit m’a fait m’accomplir et me voir davantage comme un tigre. »

Est-ce cette révélation de toi-même, ce sentiment d’accomplissement lié à ce pays qui t’a fait y rester et en devenir un spécialiste ? Tu aurais pu aussi prendre le parti de continuer ta route…

« Oui, parce que c’est là que mon travail a commencé à plaire et que les opportunités ont éclos. Mais aussi parce que j’ai beaucoup de mal avec les tours du monde uniquement pour aligner des records : le plus grand nombre de pays, le plus de kilomètres parcourus… Les tableaux de chiffres, très peu pour moi ! Je suis plutôt à la recherche de lieux où se crée une connexion, quelque chose d’intime et de fort et le Cambodge, au-delà du dessin, m’a apporté cette sensation. Qui prend racine je crois dans mon enfance une fois de plus…

J’ai grandi dans la plaine d’Alsace comme je le racontais un peu plus haut. Gamin, je ne voyais que des champs de tabac, monospécifiques et ennuyeux à souhait. Mes parents travaillaient et ne s’occupaient pas énormément de nous alors je me suis fabriqué des mondes dans le jardin. Et puis les greniers de ferme tu sais, c’est rempli d’objets du monde vieux de 100 – 150 ans. Mes parents bossaient vraiment dans cette ambiance de paysannerie à l’ancienne et quand je suis arrivé au Cambodge et que j’ai sillonné le pays avec ma bécane les premiers temps, hormis les gens et la chaleur, hormis le fait que le tabac soit du riz, les couleurs et la lumière en campagne étaient les mêmes que chez moi en fait ! Ces mêmes vieilles lampes avec une lumière bleue vraiment dégueu, des systèmes D sans arrêt puisque pas d’argent donc on se débrouille techniquement avec du vieux matériel pour faire en sorte que ça fonctionne etc. C’est ce qui fait qu’ici tu vois souvent des systèmes de transport complètement perchés ! Mais j’avais la même chose dans ma ferme ! Et ce système de pensée, ce système D qui nous fait nous demander "Comment faire pour fabriquer quelque chose qui fonctionne avec trois fois rien ?", ça m’a frappé quand je suis arrivé ici. Inconsciemment, j’étais donc chez moi, ce calme et cette confiance en plus... »

Raphaël Seyfried : et roule sa bosse au Cambodge !

Entre l’Alsace et le Cambodge, il n’y a donc qu’un pas !

« C’est ça ! (rires) Tu rigoles mais j’y ai véritablement retrouvé une odeur d’enfance… Un jour, je me baladais à moto vers Chhloung. C’était le plein mois d’avril, il faisait 40 dégrés et là, j’ai senti une odeur de tabac emplir l’air. Pas celui que tu clopes mais celui de la feuille véritablement. En Alsace, le village où j’ai grandi était un de ceux qui cultivaient le plus de feuilles de tabac dans les années 80-90. Je travaillais sur les cultures de tabac durant les deux mois d’été quand j’étais môme, 60 heures par semaine de 12 à 18 ans. Alors quand cette odeur m’a empli les narines, je suis descendu de moto, je me suis arrêté dans ce tout petit village khmer et là, dans une baraque en bois, j’y ai vu du tabac en train de sécher. Le même tabac brun… C’est la seule fois de ma vie où j’ai vu du tabac séchant ailleurs que chez moi. Ce sont ces petits détails de la vie campagnarde du Cambodge je crois, qui m’ont rendu si sensible à ce pays et m’ont vraiment attendri. Et encore aujourd’hui, j’ai du mal à en partir. J’ai la sensation d’y laisser quelque chose : je dis souvent une femme... Une dame en tout cas. Un amour non genré qui m’a vu grandir et que je sais que je retournerais voir toujours… »

Magnifique cette métaphore que tu dresses pour illustrer ton amour à ce pays…

« Tu trouves ? Il faut dire que j’aime bien les images de ce genre… Par exemple il y a un dessin que je suis en train de faire en ce moment : il explique que la vie est un jeu. Prends le jeu que tu souhaites : le poker ou un jeu d’échecs khmers par exemple. Il y a deux-trois règles qui changent mais sinon, c’est plus ou moins les mêmes que les nôtres. Les noms sont différents notamment. La vie est un jeu donc : tu peux jouer avec les règles ou faire comme tu l’entends toi, tu peux tout faire bien mais pourtant te faire avoir…

J’ai également réalisé ce dessin d’un poulet aux ailes attachées, des ailes d’enfant car lorsque tu es gamin, tu rêves de voler et pour y parvenir, tu te fabriques des ailes avec du vieux tissu, des morceaux de bois et alors tu as quelque chose qui ressemble à des ailes d’avion. Ce poulet noir - les plus chers au Cambodge car leur viande est plus tendre et ils sont sacrés en quelque sorte - il a des ailes mais ne peut pas voler. Tu te rends compte à quel point c’est con ?! Voler, c’est le rêve de l’humanité et ce poulet pourvu d’ailes n’a pas la capacité de s’envoler : je trouve ça super bizarre ! J’ai écrit juste en dessous que même un poulet avait le droit de rêver de voler. J’aime toutes ces images cambodgiennes qui éclairent une réflexion, une idée, quelque chose sur soi-même… »

Parlons un peu du support que tu utilises : des rouleaux. Pourquoi eux et pas des carnets ? Tu nous as expliqué tout à l’heure l’urgence à les faire imprimer alors que tu n’avais plus un dollar en poche mais tu ne nous as pas raconté comment a émergé l’envie de ce format. Tu disais être un fan de Kerouac, qui a lui-même rédigé le manuscrit de son chef d’œuvre "Sur la route" sur un parchemin : l’inspiration prend-elle sa source chez lui ?

« Des inspirations, il y en a plein. Mais la toute première raison, c’est ma formation d’architecte et d’urbaniste car à cette époque, je bossais sur de grands plans et de très grands calques. Mon projet de fin d’études par exemple, je l’ai réalisé sur un rouleau de 6 m par 1, en A0, et 5 bandes assemblées.

Au début de mes voyages, je dessinais dans des carnets. J’ai fait ça en Grèce, en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Albanie aussi. Comme tout le monde. Mais à un moment donné, j’ai rencontré un problème dans la lecture du voyage : lorsque tu tournes les pages d’un livre, que tu le veuilles ou non, il y a cette fraction de seconde où la lecture est coupée par le changement de page. L’expression "tourner la page" n'est pas devenue synonyme de changement pour rien ! Avec un parchemin, tu fabriques un scénario, ton propre regard sur le voyage, tu le déroules comme une route, au fur et à mesure. La lecture n’est jamais coupée et tu t’imprègnes de l’ambiance et de ses émotions de façon exponentielle, ça ne s’arrête jamais. Et puis c’est un objet que j’aurais moi-même voulu trouver enfant dans le grenier de mes parents ! On me dit souvent que je réinvente le genre du carnet de voyage mais le volumen, l’ancêtre du codex, c’était des feuillets que tu collais l’un sur l’autre pour faire du parchemin, ça existe depuis longtemps ! Je n'ai fait que me réapproprier ça pour jouer sur cet aspect artefact de voyage.

Et ça caractérise d’ailleurs de plus en plus mon travail : je veux créer de très beaux objets de voyage plutôt que du carnet de voyage. Ce que moi-même j’aurais eu envie d’acheter mais que je n’ai pas trouvé au Cambodge. Là, j’ai le sentiment d’amener quelque chose en plus plutôt qu’un énième livre traditionnel sur la destination. Voilà pourquoi le rouleau… Et ensuite tu parlais de Kerouac : c’est vrai aussi, et je pourrais également te parler des rouleaux de prières d’Asie. Et regarde les bas-reliefs des temples d’Angkor : ce sont des rouleaux de pierre gravés, ni plus ni moins. Et puis je suis très fan de BD, où le dessin prend forme dans un bandeau. Ça s’est nourri de tout ça et j’ai trouvé mon propre format, celui devenu en quelque sorte ma marque de fabrique. Et je crois qu’au-delà de la technique, c’est vraiment celui qui me correspond. »

Dans ces rouleaux, tu dessines aussi bien de l’architecture que du végétal, du culturel que de l’humain… Mais qu’est-ce qui t’intéresse tout particulièrement et caractérise ton travail ? En tout cas, tu ne lésines pas sur le détail !

« Ce sont les ambiances qui m’intéressent. Au fil du déroulé, je veux que tu puisses rentrer dans le dessin. Imagine que tu déroules le parchemin tout autour de toi : l’idée est que celui-ci devienne véritablement un décor, un paysage immersif. J’aimerais que sans avoir à se déplacer, on puisse véritablement voyager. Je me suis même déjà demandé comment intégrer des odeurs, des sons et tout ce qui va avec ! C’est d’ailleurs pour ça qu’au dernier festival du carnet de voyage de Clermont-Ferrand, j’avais fait un stand aussi travaillé : j’avais mis un haut-parleur énorme sous la table qui diffusait des bruits de jungle, des végétaux en pagaille… Je réfléchis à ma thématique dès le départ et au rouleau dans son ensemble, en commençant par une esquisse au crayon allant du début à la fin du rouleau. C’est comme un scénario de film en quelque sorte, que je déroule à la façon d'une pellicule : je réfléchis à l’enchaînement des émotions, au message en fin de rouleau qui doit être plus fort… »

Ton trait est extrêmement fin et délicat… Je lisais il y a quelque temps une précédente interview où tu racontais que pour toi, c’est dans le détail qu’apparaissait le beau. J’ai beaucoup aimé cette réflexion. Que c’était à cet endroit-là que l’on affinait son regard et sa sensibilité, ce qui est vrai pour le dessin mais qui peut aussi s’appliquer à plein d’autres sujets. Est-ce que tu peux nous parler de ça, de ton amour du détail et de la finesse justement ?

« Oui… J’ai beaucoup de mal à lâcher prise. Quand j’arrive dans une ambiance qui m’inspire, j’ai beaucoup de mal à oublier des détails. Il y a encore 4/5 ans, c’était maladif, je ne pouvais pas oublier un gravillon ! Si une ambiance est ce qu’elle est, c’est par cette multitude de petits détails, des centaines et des centaines qui créent le tout. Le Petit Prince raconte que c’est le temps que tu passes à t’occuper de ta rose qui fait son importance. Eh bien c’est exactement la même chose pour le dessin : si tu prends le temps de t’occuper de ce que tu veux vraiment raconter et que tu t’attaches à recréer l’ambiance avec soin, ça va forcément s’en ressentir à la fin. Je fais du dessin méditatif. Je peux dessiner pendant des heures et des heures sans jamais me fatiguer. Ça me calme. La beauté se lit donc non seulement dans tous ces détails qui font le dessin mais aussi dans l’instant suspendu où tu crées... »

On comprend tout ce que le dessin t’a apporté de confiance en toi, d’affirmation de tes rêves d’enfant, de bulle de bien-être quotidienne… Mais que souhaites-tu que tes illustrations transmettent aux autres ?

« Un regard supplémentaire qui n’est pas forcément le mien. J’espère amener une réflexion et créer une discussion, un débat. Quel que soit ce que l’autre comprend. Et ma plus grande réussite serait que les gens ne pensent plus que c’est du carnet de voyage mais se projettent vraiment dans leur imaginaire grâce à l’émotion créé par mes rouleaux. »

On a bien senti au début de cet échange que la relation à tes parents était compliquée… J’ai envie de te demander ceci : est-ce que ton affirmation et la révélation de ton talent t’ont permis de te réconcilier avec eux ? De leur prouver l’intérêt de l’art et de créer un lien neuf grâce à lui ?

« C’est une question extrêmement personnelle mais évidemment très intéressante… À laquelle je répondrais oui… et non ! Ma famille ne me regarde pas forcément plus qu’avant mais ce qui a changé, c’est que moi je m’en suis détaché. Par obligation émotionnelle et sensible. Et ça me permet d’être beaucoup plus léger. Mais pour arriver à ça, je me suis en quelque sorte éteins émotionnellement. J'ai dû me montrer plus pragmatique et moins sensible pour avancer. Et c’est peut-être pour ça aussi que toute cette sensibilité, non exprimée, elle se retrouve beaucoup dans mes dessins. »

Donc pas une franche réussite… Je me questionnais car ton talent explose dans ton travail et ça aurait été une belle revanche que ce soit le voyage et le dessin qui te reconnectent finalement aux tiens.

« Je pense que lorsque tu es dans dans des métiers aussi pragmatiques que celui de la terre, les seules preuves qui fonctionnent sont celles très concrètes : l’argent, la propriété privée, des enfants, un chien… C’est sans doute cliché mais il y a de ça. L’important à ce stade c’est que moi je sois serein avec mes désirs et que je sache où je veuille aller. Rien que ça, ça m’a pris énormément de temps tant j’ai été soumis à cette violence quotidienne, campagnarde, patriarcale, très à l’ancienne. Ma sensibilité ne s’accordait pas du tout avec. Je suis face à deux mondes totalement différents et il faut que j’arrête d’essayer de les confronter.

Tiens ce sera un autre dessin ça : un jongleur de cirque qui au lieu d’utiliser des balles, utiliseras des mondes, une terre, une lune… La cosmologie est extrêmement importante en Asie. Jongler entre deux mondes te rend fragile et peut-être même un peu fou à force car il faut se réadapter en permanence : à un langage, à une manière de vivre, de penser, de manger, de pisser même ! Lorsque tu te rends compte qu’aller aux toilettes, ce n’est pas la même chose en fonction du monde dans lequel tu es, tu comprends que ça traduit déjà une toute autre manière de vivre. Et c’est comme ça pour tout : manger avec des baguettes, rouler en moto, marcher avec des claquettes, dormir avec un ventilo, sous une moustiquaire ou dans un hamac, respirer du 40 degrés à longueur d’année et beaucoup d’humidité… Rien n’est pareil et ça modifie totalement ton mode de pensée. »

Une dernière question, Raphaël : que penses-tu des discours de plus en plus présents affirmant que face aux bouleversements climatiques, il faut totalement stopper le voyage d’agrément ou en tout cas les vols en avion…

« Là tu arrives sur un sujet très délicat pour moi… »

C’est important car le No Mad Festival auquel tu as participé en juin dernier défend le voyage engagé, les peuples premiers et leurs cultures en voie de disparition, le respect de la cause environnementale… Mais il faut admettre que nous sommes face à un paradigme lourd lorsqu’il s’agit d’aborder le vol en avion. Quel est ton point de vue ? Voyager moins et plus longtemps comme tu le fais ?

« Je suis content que tu me poses cette question, elle est importante… Chaque question posée était bien sentie de toute façon ! (rires) »

Je suis vraiment très critique à ce propos pour être tout à fait honnête. Mais j’ai l’impression que l’on est très peu à penser ce que je pense : pour moi aujourd’hui, le voyage le plus durable, c’est celui que l’on ne fait pas. »

Ouhlala… Tu casses ma baraque ! (rires) Moi qui crois avec ferveur au voyage bien pensé, respectueux, porteur de sens, d’ouverture, de partage…