Vécu et approuvé

Rencontre avec les véritables «Orang-outans» de Malaisie

By Cécile Le Maitre

Posté le 13 août 2013

Nous avons bien l’espoir d’apercevoir un ou deux spécimens de ces fameux grands singes qui font la renommée de Bornéo. Mais tel n’est pas le but initial de notre « expédition ». Nous partons à la rencontre d’autres habitants de la forêt primaire, qu’en langue malaise on pourrait également nommer "orang-outan" puisque ces termes signifient littéralement "homme de la forêt". Comme beaucoup d’autres touristes, nous sommes venus à Bornéo avec l’intention de voir une maison longue – l’habitat traditionnel des ethnies de l’île – mais à la différence de certains, nous ne voulons pas nous contenter d’une visite organisée dans l’une de ces maisons désormais dédiées au tourisme, avec danses et autres animations folkloriques à la clé. Nous voulons découvrir et partager, pendant quelques jours, le mode de vie originel des habitants de la forêt primaire.


Quatre heures et demie de route chaotique, une demi-heure de pirogue instable, un quart d’heure de marche dans la jungle.

Au petit matin, nous quittons Kuching, la capitale du Sarawak, dans un minibus affrété pour notre petit groupe de trois, en compagnie d’un guide. Il parle anglais et iban, la langue de l’ethnie du même nom, à laquelle appartiennent les habitants de la maison longue où nous nous rendons. Lui-même a grandi dans l’une de ces maisons communautaires, au cœur de la forêt. Il appartient à une autre ethnie, les Kenyah. "Avec un h" précise-t-il ! "Pas comme le pays d’Afrique !" Il se dit très heureux de nous emmener dans cette maison longue qui lui rappelle la sienne. Comme beaucoup de jeunes gens à Bornéo, il a quitté la vie communautaire dans la forêt pour trouver du travail en ville. C’est très rare qu’il rende visite à sa famille car plusieurs jours de voyage sont nécessaires.

Au moment du déjeuner, dans un restaurant de bord de route, notre guide nous prie d’acheter quelques denrées pour nos hôtes dans la boutique qui semble prévue à cet effet, si l’on en juge par les packagings « familles nombreuses » des aliments. Il s’agit en réalité du magasin le plus proche de la maison longue, alors que celle-ci se trouve encore à une heure et demie de trajet ! Sur les conseils de notre guide, nous optons pour du sel, du thé et des bonbons. Quinze paquets de chaque. Un pour chacune des familles vivant dans la maison.

Sur la route, nous remarquons qu’en plusieurs endroits, la végétation dense et variée qui caractérise la forêt primaire laisse place à d’infinies rangées de palmiers. Nous devinons que le palmier n’est pas là dans son élément naturel et que ces immenses plantations qui détruisent, sur plusieurs milliers d’hectares, un écosystème millénaire, sont les fameuses exploitations d’huile de palme. Notre guide confirme nos craintes. L’huile de palme présente peu de vertus et beaucoup d’inconvénients pour la planète. Sa production, à grande échelle en Malaisie et notamment à Bornéo, est à l’origine d’une intense déforestation qui menace l’existence de certaines espèces animales, comme les Orang-outan. En outre, sa rente, captée par des firmes multinationales occidentales, profite bien peu aux populations locales.

Après quatre heures et demie de secousses ininterrompues, nous arrivons sur les rives de la Batang Rejang. Nous quittons alors le minibus pour embarquer sur une sorte de pirogue, à première vue instable, dans laquelle nous attendent deux habitants de la maison longue, venus à notre rencontre. Nous nous installons prudemment dans l’embarcation. Étonnamment, celle-ci reste à flots bien que chargée des six personnes, de nos sacs de voyage et des denrées achetées le matin sur la route par notre guide. La navigation offre un panorama époustouflant à 360°. Nous traversons un lac immense qui semble s’enfoncer de tous cotés dans la forêt. C’est ici le cœur du parc national de Batang Aivivent encore à l’état sauvage quelques centaines de ces grands singes que nous ne sommes pas venus voir mais que l’on ne désespère pas d’apercevoir. Nous empruntons ensuite l’un des bras de rivière qui serpente dans la forêt. Nous débarquons après une demi-heure de navigation. Un petit chemin s’enfonce en montant dans la jungle. "Et maintenant, trois heures de marche !", s’exclame notre guide, en quête d’une vive protestation. Mais nous avons compris qu’il plaisante. Puis adoptant soudain un air sérieux et grave, il nous informe d’une triste nouvelle : "L’un des habitants vient de mourir. Ce soir, la famille et les proches veilleront le corps. Le Chef ne pourra vous accueillir de manière festive comme il le fait habituellement, car il doit apporter son soutien à la famille et organiser les funérailles qui auront lieu demain à l’aube." Cette nouvelle nous met évidemment très mal à l’aise. Nous évoquons la possibilité de rebrousser chemin. Notre guide nous rassure : la communauté est très heureuse de nous accueillir malgré ce décès ; nous devons simplement nous comporter en conséquence.

Vivre en communauté au cœur de la forêt

Construite sur pilotis à environ deux mètres cinquante du sol, la maison longue dévoile tout d’abord au visiteur son inquiétant entresol, où se détache imperceptiblement de la pénombre une batterie de gallinacées. Chaque famille possède sa propre basse-cour pour subvenir à ses besoins. Des chiens plus ou moins galeux en assurent la garde. Quelques chats préservent les récoltes des rats et autres rongeurs. On imagine aisément le coin également peuplé de serpents et de nombreux insectes, mais on préfère ne pas y penser…

La vie des hommes, elle, se joue à l’étage supérieur. Celui-ci se divise en deux grandes parties communes : à l’extérieur, ce que l’on pourrait appeler une immense terrasse, et à l’intérieur, un interminable couloir, où est entreposée la récolte de riz, et qui donne accès aux appartements. Ces derniers communiquent entre eux. Trois générations cohabitent dans la maison longue : de jeunes enfants, leurs parents et leurs grands-parents. Il n’y a pas de jeunes hommes ou femmes célibataires, appelés à la vie moderne dans l’une des villes du Sarawak.

Selon l’usage, nous serons hébergés chez le Chef de la maison longue. Malgré l’évènement qui endeuille la communauté, l’accueil qui nous est réservé est chaleureux et les échanges avec nos hôtes remplis d’une sincère estime mutuelle. Il faut vous dire qu’en cette soirée de deuil, les habitants de la maison longue boiront beaucoup et jusqu’à l’aube. La veillée mortuaire est festive, il s’agit de divertir l’âme du défunt. Toute la nuit, les hommes vont boire et jouer aux cartes. Au petit matin, ils iront enterrer le corps. S’ensuivra une semaine de deuil pour toute la communauté, sans chasse, ni travail aux champs.

Pour l’heure, nous sommes invités à trinquer avec eux. La boisson locale est un alcool de palme fermenté, d’aspect blanc laiteux. Son goût est indéfinissable et rapidement écœurant. On le boira du bout des lèvres, en arborant un sourire approbateur afin de ne pas vexer nos hôtes. Pour le dîner, toute la famille du chef s’est jointe à nous. Nous formons un grand cercle, assis en tailleur, autour des plats posés à même le sol. Les femmes se tiennent cependant un peu à l’écart, formant un petit groupe séparé. Le riz gluant constitue la base des repas. La forêt, les plantations et la basse-cour fournissent de quoi l’agrémenter de légumes et parfois d’un peu de viande. Mais ce soir, grâce à notre venue et aux talents culinaires de notre guide, le dîner prend des airs d’apparat.

Alors que nous commençons à manger, une vieille femme, la poitrine dénudée et la bouche édentée, apparaît de la pièce voisine et s’approche pour remplir de riz gluant une petite bassine en plastique. "Makai, makai ! Mangez, mangez !" répète-t-elle inlassablement à notre intention, jusqu’à ce que le chef lui fasse signe de nous laisser et de retourner chez elle. Le repas se poursuit, animé par des échanges blagueurs entre le chef et notre guide, comme deux amis de longue date, tandis que l’aïeule nous observe, à demi cachée derrière l’encablure de la porte.

Après le dîner, nous sommes conviés à nous joindre quelques instants à la veillée. Nous sommes priés de faire un don symbolique à la famille du défunt. Peu importe le montant. Nous acquittons notre présence. Tout le monde est réuni, par petits groupes, dans le long couloir qui sert de pièce de vie commune. Le Chef propose de nous initier à l’art de la sarbacane. La taille de l’arme est proportionnelle à l’habitat des Ibans mais la fléchette, elle, est ridiculement petite et légère. Paul, notre compagnon, relève le défi. Les railleries vont bon train. On ne croit pas une seconde qu’il parviendra à souffler suffisamment fort pour que la fléchette ne s’échoue pas à plus de quelques centimètres de la sarbacane. Ridicule assuré ! Mais contre toute attente, le premier essai est un succès ! La fléchette va fermement se planter dans un sac de riz ! Nos hôtes sont impressionnés.

Dans les pas d’un ancien Ranger du Sarawak

Le lendemain, le chant des coqs nous réveille à l’aube. Mais alors que nous pensons être levés aux aurores, nous réalisons que toute la maison longue est active depuis longtemps. L’enterrement a déjà eu lieu et chacun vaque à ses occupations. Quant à nous, un lourd programme nous attend : six heures de randonnée dans la jungle ! Equipés de chaussettes anti-sangsues, nous emboitons le pas à notre guide et à l’un des habitants de la maison longue, ce dernier chaussé de tongs ! L’homme qui nous accompagne, âgé d’une soixantaine d’années, est un personnage haut en couleurs ! Ancien Ranger de l’armée du Sarawak pendant la guérilla qui a opposé la Malaisie à l’Indonésie au sujet de leurs limites frontalières sur le territoire de Bornéo, la forêt primaire n’a aucun secret pour lui. Son bras droit armé d’une machette nous fraye un passage là où la nature semble avoir pourtant tout fait pour décourager l’intrus. A plusieurs reprises il disparait, happé par la végétation luxuriante. Pour le localiser, notre guide émet un sifflement. L’ancien Ranger répond par un autre sifflement. Et ainsi à chaque fois que nous perdons sa trace. Quand nous parvenons à lui, il est assis sur un tronc ou une pierre, affûtant sa machette sur un quelconque morceau de bois. Pas une goutte ne perle sur son front. Nous sommes trempés.

A l’heure du déjeuner nous atteignons une cabane sur pilotis. Notre guide et l’ancien ranger s’affairent pour nous préparer l’un des repas les plus savoureux que nous ayons eu l’occasion de manger en Malaisie. Ils préparent un feu de bois sur lequel vont cuire à l’étouffée du riz et des morceaux de poulet aromatisés par une herbe locale, placés dans le creux d’un tronc de bambou. Le résultat est absolument succulent ! Et tellement inattendu au milieu de la forêt !

Nous regagnons la maison longue en milieu d’après-midi, pour une seconde soirée en compagnie de nos hôtes. Demain il nous faudra déjà repartir. Pas de breloques à acheter ici pour ramener en cadeau à ses proches ! Ce que l’on ramène, c’est le souvenir d’une rencontre avec un mode de vie préservé des attractions touristiques, ponctué par les récoltes, l’entretien de la maison, les naissances, les décès, les visites de jeunes membres de la communauté partis étudier ou travailler en ville, et de temps en temps, la venue de quelques touristes.