Interview

Reza : "L'Algérie est encore loin d'être un vrai pays indépendant"

By Laetitia Santos

Posté le 20 novembre 2012

Les éditions Michel Lafon ont fait fort : réunir Yasmina Khadra, le célèbre auteur algérien et Reza, le grand photographe des justes causes et des libertés, pour un ouvrage qui célèbre l'Algérie toute entière à l'occasion des 50 bougies soufflées pour son indépendance. Le résultat est à la hauteur du pays comme des deux artistes : à la fois fort, prenant et chargé en émotions.


- Qu’évoque pour vous le nom de Yasmina Khadra ? Comment vous êtes-vous entendu pour travailler ensemble sur cet ouvrage, Algérie ?

A mes yeux, Yasmina Khadra est l’écrivain francophone qui maîtrise le mieux la langue pour faire passer l’émotion la plus intime et la plus profonde sur un tel sujet. C’est la personne la plus légitime pour décrire cette Algérie, ses 50 ans d’indépendance, sa vie au quotidien… L’éditeur Michel Lafon a organisé le projet, et notre rencontre s’est très bien passée, avec naturel. Nous avons voyagé et beaucoup discuté ensemble pour l’occasion. Un des moments très forts que nous avons vécu, c’est lorsque Yasmina m’a emmené dans le quartier Petit Lac à Oran pour me montrer l’appartement dans lequel il a passé une grande partie de sa vie d’adolescent avec sa famille. Et aussi ce moment où nous sommes entrés dans cette forteresse à Cherchell, l’Académie Militaire Inter-Armes. Ce sentiment, il le décrit tellement bien dans son roman L’Ecrivain, ce jour où son père l’a emmené à l’académie militaire où il a dû passer toute sa jeunesse…

- Quel est le texte de Yasmina Khadra qui vous a le plus marqué et pourquoi ?

Justement, c’est cet ouvrage, L’écrivain. En lisant ce livre autobiographique, on comprend le personnage, sa complexité, ses actions, bien des choses le concernant.

- Il y a beaucoup de portraits d’Algériens dans ce livre, des enfants, des femmes modernes ou plus traditionnelles, des anciens, des travailleurs, des religieux… Selon vous, quelle est l’essence de ce peuple ? Qu’est-ce qui fait leur valeur à vos yeux, qu’est-ce qui les rend uniques ?

Depuis 30 ans que j’habite en France, j’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’Algériens. Je pensais donc avoir une certaine forme de connaissance à leur égard. Je me disais : "Les Algériens, voilà comment ils sont". Mais lorsque je suis allé en Algérie, je me suis retrouvé avec un peuple qui n’avait rien à voir avec les Algériens de France, ce sont deux peuples différents. Les Algériens qui sont en Algérie, comme tous les peuples d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, sont très attachants, très intègres, ils ont une volonté d’agir, une bonté profonde.

- Comment expliquez-vous que l’Algérie soit restée en marge du Printemps Arabe de 2011 ?

Quelque part, le Printemps Arabe a démarré une dizaine d’années auparavant en Algérie. C’était les premiers bourgeons de ces révolutions même si malheureusement, la répression a été sanglante et brutale, surtout pour les Kabyles. Quoi qu’il en soit, l’Algérie a montré le chemin. Et si l’Algérie est restée calme récemment face aux évènements qui ont tourmenté le monde arabe, c’est seulement parce que le régime algérien a réagi assez vite. J’ai entendu qu’ils avaient bien augmenté les salaires des policiers notamment et qu’ils ont lancé un projet d’aide à la création d’entreprise pour les jeunes. Le régime a acheté la paix sociale en faisant miroiter à la jeunesse de l’argent pour tous ces entrepreneurs. Mais à mon avis, c’est comme un petit aspirine contre un vrai mal de tête. A un moment donné, l’aspirine va perdre de son efficacité et à ce moment là, il faudra trouver une vraie solution. Laquelle passe à mon sens par l’éradication du vrai problème : la corruption. Je l’ai rencontrée partout, elle est en train de déchirer le pays. Et peu de gens parmi ceux que j’ai rencontré font confiance au gouvernement pour y faire face.

- Vous avez quitté très jeune votre pays d’origine l’Iran, à cause de l’oppression politique qui sévissait et vous avez depuis couvert les grands conflits, les révolutions… L’indépendance d’un pays comme l’Algérie est-elle un symbole important aux yeux d’un homme qui a tant photographié la guerre ?

Au cours de mon enfance, dans les années 50-60, on parlait beaucoup de l’Algérie même si nous étions dans un royaume beaucoup plus pro-France que pro-Algérie. Alors justement, les récits de la guerre d’Algérie étaient très répandus parmi la jeunesse et les étudiants. C’était une façon de contrer le régime du Shah que de parler de l’Algérie et de vénérer ses héros et héroïnes, ces femmes et ces hommes qui se battaient pour leur indépendance. Moi-même, en tant que fervent défenseur des droits de l’homme et de la liberté, j’ai été emprisonné assez tôt en Iran, à l’âge de 22 ans et ce pendant 3 ans. En prison, on parlait justement de l’indépendance de l’Algérie mais aussi de la guerre du Vietnam et d’autres. A mes yeux, l’Algérie n’a pas encore trouvé son indépendance. 50 ans, c’est peu pour un peuple pour véritablement trouver la signification du mot indépendance. L’indépendance, ce n’est pas seulement se libérer de la colonisation, d’une occupation physique et militaire. Non, la véritable indépendance, c’est se libérer de l’occupation culturelle, économique et, ça passe aussi par la liberté d’expression, la liberté d’agir. Or l’Algérie est assez loin de tout ça. Elle est encore loin d’être un vrai pays indépendant…

- En tant que voyageur, quel regard/ressenti portez-vous sur l’Algérie ?

Avant mon voyage, j’avais vu beaucoup de livres, en grande partie de photographes français. Mais en arrivant sur place, j’ai été étonné de voir combien j’avais été visuellement trompé. Beaucoup de photographes vont nous montrer du sable, du désert, du rocher, les fameuses ombres des chameaux sur les dunes… Or, l’Algérie que j’ai découvert et que j’essaie de montrer dans le livre, c’est un tout autre pays, une Algérie avec une côte, des montagnes, des plages, des villes côtières, une industrie, une vraie histoire, une architecture… J’ai été frappé de voir combien le gouvernement algérien est en train de saper lui-même sa propre culture. Le Ministère de la Culture par exemple, a interdit que les gens photographient les sites touristiques. Un jour, je me suis retrouvé sur un site romain et le gardien m’a interdit de photographier. "De quel droit l’interdisez-vous ?" ai-je demandé, "ce n’est même pas vous qui avez construit ça, ce sont les Romains !" C’est comme s’il y avait une volonté du gouvernement d’empêcher le tourisme, de ne pas ouvrir le pays, de fermer la porte aux voyageurs qui viennent découvrir l’Algérie. On est très mal accueilli, presque agressé par ces gardiens des sites historiques et des musées. Et le dernier point auquel je pense concerne les déchets. Combien de fois je me suis retrouvé devant des paysages magnifiques avec ces détritus à perte de vue répandus sur les collines, les montagnes… ? Ca m’a rendu très triste. Le gouvernement doit revoir sa politique, mettre en place un système de ramassage des poubelles et instaurer une vraie communication avec le peuple pour qu’il soit plus propre, plus veillant envers son pays. Ce serait dommage que l’on dise de l’Algérie qu’elle est la plus belle poubelle du monde...

Si vous aviez un endroit/une rencontre à conseiller à un voyageur qui se rend en Algérie, quel(le) serait-il/elle ?

Je ne peux parler d’un seul lieu ni d’une rencontre unique mais plutôt des 7 lettres qui montreront au voyageur averti le lieu de son choix :
A
L
G
E
R
I
E
...