Robert Furlong : "L'écrit reste un vecteur d'expression essentiel"

Interview

Par Eric Maquenhen

Posté le 24 septembre 2020

Alors qu’il faudra patienter encore un peu pour voyager en terre mauricienne, découvrez-la par le prisme de la littérature et de la poésie lors d’une interview-fleuve de Robert Furlong. Auteur et spécialiste de la littérature mauricienne, cet homme de lettres nous offre un récit historique, artistique et sociétal passionnant. Partez à ses côtés sur les traces de poètes emblématiques de l’île.


Robert Furlong, la première chose qui m'a surprise en m'intéressant à la production littéraire mauricienne, c'est sa vivacité. Comment se fait-il qu'une petite île du bout du monde de 2.000 km2 à peine, sans population autochtone et historiquement neuve – 400 ans d'existence "habitée" - ait pu engendrer tant d'œuvres littéraires ?

C’est vrai que la densité de cette littérature peut étonner… Plusieurs facteurs entrent en jeu. D’abord, la perception même de l’île : pour nous, insulaires, il ne s’agit pas d’une simple étendue de terre encerclée par la mer comme le disent les dictionnaires… L’île est pour nous un vrai continent avec des reliefs variés, des microclimats, des curiosités naturelles, des mythes et des légendes, des traditions orales, des rites et des rituels… Et, dans le cas précis de Maurice, s’ajoute la grande diversité ethnique et religieuse qui fait que l’Afrique, l’Asie et l’Europe sont présents simultanément et en permanence. Un continent, donc, avec une large palette culturelle enrichie par les spécificités de notre métissage.

À un niveau plus logistique en relation avec la littérature, l’implantation de l’imprimerie est un facteur important, car l’Ile Maurice installe sa première presse dès 1767 et crée son premier journal d’information Même si cette date ne constitue pas un record d'ancienneté dans le monde colonial de l'époque, Maurice fut cependant le premier pays dans l’Océan Indien où l’imprimerie ne doit pas son existence à une congrégation religieuse dans des buts d’évangélisation, mais où elle est pleinement laïque et disponible pour réaliser des documents en tous genres. La presse d’information mauricienne initiée en 1773 ne cessera jamais d’être abondante et les très nombreux quotidiens, revues littéraires, magazines d’information ayant jalonné son histoire en témoignent.

Et ne l'oublions pas, Maurice a un attachement fort avec la France et l‘attachement linguistique, mais pas uniquement, persiste encore aujourd'hui.

Enfin, je crois que, dans une île où l‘échange par la parole, par le discours, peut être parfois difficile compte-tenu de tabous divers, l'écrit reste un vecteur d'expression essentiel dans lequel on peut se dire. Le contexte littéraire mauricien a été très vite un théâtre de conflits et de tensions, un espace d’affrontement politico-culturel qui se déploiera tout au long du 19ème siècle et influencera son évolution discursive jusqu'à aujourd'hui. Pas seulement avec des livres, mais aussi avec des journaux.

Soulignons à cet égard l'importance fondamentale des revues littéraires, extrêmement nombreuses et riches, où poètes et conteurs ont pu s'exprimer, espace libre hors des contingences de l'actualité reprise par les journaux. La littérature mauricienne est, dès le départ, intimement liée au journalisme et au militantisme dans cette société multiculturelle, parfois conflictuelle, voire muette, aveugle et sourde. Une littérature riche, abondante et qui ne cesse de l’être, en français, mais aussi en anglais, en créole…

Oui, comme pour Léoville L'Homme, le père de la poésie mauricienne ?

Effectivement, Léoville L'Homme est le premier grand poète mauricien ayant commencé à publier vers la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, même s’il reste classique dans son écriture. Ses prédécesseurs avaient été plutôt des rimailleurs, mais qui ont eu le mérite d’écrire, certes.

C'est le premier écrivain s’exprimant tant en poésie qu’en prose, pour lequel la littérature deviendra un vrai métier et sa réputation franchira les mers.

Pour Léoville L’Homme, sa poésie est une façon de revendiquer et de démontrer la valeur intellectuelle de la population de couleur à laquelle il appartenait. Il écrit en français, comme ses homologues franco-mauriciens, blancs, qui y prouvent ainsi leur attachement à la mère-patrie et y expriment une forme de résistance à la colonisation britannique (après 1810), ainsi qu'une crainte liée au bouleversement de la démographie mauricienne avec l'arrivée d'Inde de travailleurs engagés, suite à l'abolition de l'esclavage en 1835.

Lettre - Sonnet non daté

La varangue est ouverte aux brises de la mer. Un torrent sous les bois roule son bruit d’orages. Vous, le frileux amant des vallons lourds d’ombrages, Vos yeux verront ici tout ce qui vous est cher.

Venez. Juin est chez nous plus l’été que l’hiver. Dès le matin, errants près de ces bords sauvages, Votre voix me dira quelques sublimes pages, Cris de grands cœurs jadis gonflés d’amour amer.

Puis, à l’heure attendrie où le soleil décline, Ensemble nous irons au pied de la colline ; Là, dans l’enclos des morts, je vous mènerai voir.

En un coin de muraille abrité de ramée, La fosse où vint dormir, hier même, vers le soir, L’Indienne aux yeux gris que vous avez aimée.

Et la langue créole, je crois que les premiers vers en créole mauricien date de 1820 ?

En effet. Et il y a eu une production littéraire en créole relativement abondante également, même si ces écrits se présentaient de façon un peu exotique souvent jusqu‘à l’indépendance.

Depuis l’indépendance de l’île, en 1968, se développe une littérature d’expression créole plus profondément engagée et qui, à bien des égards, vaut le détour. L’emploi toujours croissant du créole par les femmes et hommes de lettres mauriciens revêt, comme l’emploi du français sous l’administration britannique, une dimension politique et militante certaine. Mais cela n'a pas été le cas à l'origine, dès 1820.

Le créole s‘est construit pour être une lingua franca entre les composantes de la population mauricienne d‘origines ethniques si diversifiées, et est resté, longtemps, dans l‘oralité. Pendant la période coloniale, la littérature se devait d’être en français, parfois en anglais. Mais ce n’est plus le cas et la popularité actuelle de l’écriture en créole est le résultat d’une lutte menée avec ardeur depuis l’indépendance en 1968.

Le plus connu des auteurs créolophones, Dev Virahsawmy, est d’ailleurs un des co-fondateurs du principal parti de gauche mauricien. Nous avons aujourd’hui une institution dont l’objectif est de promouvoir le créole, le Creole Speaking Union.

Dev Virahsawmy ©Umar Timol

Vous mentionnez souvent Robert-Edward Hart comme le successeur de L'Homme...

Indubitablement. C‘est celui qui prolonge l’œuvre de L’Homme en l‘enrichissant de nouveaux apports, tel le symbolisme et qui va incarner le renouveau, puisque sa carrière se développe après une guerre traumatisante, la Première Guerre Mondiale. Hart va inviter à croire de nouveau en la Beauté.

Au départ produit de l’approche parnassienne, Robert-Edward Hart évolue vers un symbolisme empreint de mélancolie, intégrant progressivement le pittoresque mauricien et/ou malgache avec une ouverture d’esprit qui le mène au vers libre. Hart refusera de se laisser cloisonner dans un seul type de poésie ou un style de versification. Il ne tourne pas le dos non plus au surréalisme naissant ; en 1937, sous le pseudonyme de Bob-Eddy, il publie des poèmes proprement surréalistes. Cette double ouverture – d’esprit et d’écriture – lui permettra de rencontrer l’Inde : une Inde qui le fascine et qui fait partie de son quotidien mauricien.

Hart enfin, c'est le retour éternel à Maurice... L'insulaire ne rêve parfois que de partir, mais songe toujours à revenir... Il finira sa vie dans une maison simple au bord de l'océan, seul et dans le dénuement, à Souillac, maison de corail devenue aujourd'hui musée.

Son attachement au pays natal est clairement exprimé dans ses textes :

Patrie - Extrait de Méditation du bienheureux Pierre - 1933

"La patrie, c’est toi et c’est moi ; notre chair et notre sang. C’est cette race dont l’image idéale me regarde mystérieusement avec un visage si pur, si clair, que mes yeux en sont mouillés. C’est cet appel du futur à l’aujourd’hui. C’est ta vie et c’est la mienne, ce rythme pareil à tous les rythmes humains, et pourtant autre. C’est cet univers que nous portons en nous, chacun de nous, et qui du moins ici-bas va mourir avec nous. C’est l’âme, éparse en nous, entière en chacun de nous, parce que là nous avons souri pour la première fois à la lumière, parce que là nous avons entendu nos voix. C’est notre tendresse pour l’enfance et l’adolescence qui tissent obscurément les clartés de demain. Mais c’est d’abord nous-mêmes : car, si nous quittions en exode le sol de la patrie pour aller nous arrêter ailleurs, la patrie s’en viendrait avec nous, demeurerait avec nous".

Et Malcolm de Chazal, ce visionnaire de génie ?

Il a beaucoup hérité de Hart qu’il connaissait, qu’il fréquentait dans la maison de corail de celui-ci à Souillac… Vous savez, pour Chazal, Maurice est un pays qui cultive les préjugés (ndlr : toujours !)... et il n'aura de cesse de faire table rase au travers d'une poésie libre, dérangeante, renversante et empreinte de mysticisme.

Le 19ème siècle poétique mauricien a été sous le signe d’un combat littéraire pour défier le mépris social subi par la population de couleur. C'est aussi de cet ostracisme que Chazal souhaite faire table rase. "Renverse tout de cette vie-ci, ami, et tu connaîtras la vraie réalité ! Sois poète et tu vivras !".

Et Chazal appliquera cela à la lettre par le biais d‘une œuvre abondante, plurielle, multiforme, se déclinant en recueils d‘aphorismes, traités métaphysiques, poèmes, pièces de théâtre, chroniques de presse et, enfin, des milliers de tableaux aux couleurs flamboyantes, ensoleillées, fascinantes.

Un homme, pour le moins, hors du commun, salué comme un génie et ayant su placer l’Ile Maurice sur la carte littéraire mondiale, car il y était très connu. Il y a même été le sujet de conflits entre les surréalistes à cause de son déisme qui faisait tache dans ce milieu athée. Chazal a définitivement réinventé l’Ile Maurice, à tous égards, en littérature, comme en peinture.

©Fondation Malcolm de Chazal

Advance - Les Mascareignes - 1954 :

Terre enchantée, l’île Maurice a été faite au lavoir du temps, comme une belle astiquée et superbe. Cette terre nue est plantureuse. La moindre caresse la féconde. Son baiser donne tous les fruits. Son étreinte est une pâmoison de fleurs. La main de l’homme n’a eu qu’à retourner. Chaque année la belle met au monde un superbe enfant d’amour.

Et tellement que l’Ile Maurice elle-même est de toutes les terres, celle où les races venues de toutes les parties du Globe, s’y sentent le plus chez soi. On y retrouverait toutes les côtes de France, toute l’Inde brahmanique, les vallonnements de l’Angleterre, telle sierra en plus court, la balsamique Italie, et le miel d’or de l’Espagne. L’Afrique court dans les veines de nos crépuscules. L’Asie flambe dans nos soleils. Bali est là dans nos îlots. L’Europe des cerises est dans nos après-midi bénis de mai.

Un autre grand poète, de la diaspora cette fois : Edouard Maunick, poète du métissage...

Edouard incarne au mieux le métissage culturel mauricien, c'est vrai. Cet extrait de sa préface à son Anthologie personnelle en dit long sur sa sensibilité et sa démarche, je me permets de vous le lire, Eric : "Sans cesse, ce besoin de parler, à la fois notre vice et notre vertu : nous sommes nés loin, dans des pays exigus, en terre étroite ; nos villes sont souvent sœurs, nos villages se confondent. Notre identité, forcément multiple, est davantage à entendre dans notre parler créole, qu’à lire, exprimée à travers des écritures aux alphabets pourtant fascinants. Plus peuple que race, nous additionnons nos fidélités à l’Orient, à l’Occident et à l’Afrique pour fonder une symbiose, certes difficile, mais seule capable de nourrir notre quotidien, plus sûrement que le plat de riz, la rougaille de poisson salé ou la fricassée de lentilles rouges. Nos aïeux venaient tous de quelque part ; nous avons pour mission de continuer leur exil dans un lieu devenu pays natal."

Son rôle au sein du mouvement de la négritude a justement été d‘enrichir ce mouvement littéraire en y ajoutant la thématique du métissage, ce que Léopold Sedar Senghor lui-même saluera.

A travers Maunick, c’est en quelque sorte l’Ile Maurice qui offre un cadeau au monde littéraire, tout comme elle offrit à Bernardin de Saint-Pierre les bases exotiques du pré-romantisme.

Il y aurait tant à dire sur les nombreux poètes et romanciers mauriciens … Mais il faut bien conclure, Robert, vos coups de cœur ? Que lire afin d'appréhender Maurice avant un voyage ici ?

Question difficile, car les ouvrages ne sont pas toujours disponibles et je risque de faire des mécontents en oubliant certains ! Parmi les anciens, je pense à ceux cités déjà, mais aussi à Raymonde de Kervern, poétesse au grand cœur et son fameux "Apsara la danseuse". Parce qu'elle fait partie de la première génération de femmes écrivains qui a pu s'affirmer et se faire entendre à Maurice. Et qui a ouvert toutes grandes les portes de l’Asie à l’imaginaire mauricien.

Ou encore à Jean Erenne (René Noyau), parce qu' il pensait rallier les gens autour d’un idéal mauricien et rejetait toute manifestation de racisme ou de communalisme (ndlr : comprendre "communautarisme"), même s’il a pu parfois sembler parler au nom des créoles. "Nous n’avons point de totem / nous n’avons plus que la couleur / de notre peau / pour nous identifier / au pain de la liberté…". Une poésie politique pour le premier à avoir revendiqué son ascendance "nègre". Et pour son intégrité de journaliste. Des questions toujours très vivaces à Maurice.

Et n'oublions pas la nouvelle génération de poètes : Vinod Rughoonundun et Bam Cuttayen, hélas décédés, Michel Ducasse, Umar Timol (également photographe), Yusuf Kadel, Sedley Assonne, Hassam Wachill... Une bonne nouvelle aussi : chaque génération apporte de nouveaux poètes, souvent de qualité et exprimant les rêves et angoisses de l’Ile Maurice en devenir...

Et bien sûr nos écrivaines et écrivains : Ananda Devi, Marie-Thérèse Humbert, Carl de Souza, Shenaz Patel, Nathacha Appanah, Barlen Pyamootoo, Alain Gordon-Gentil, Amal Sewtohul, dont plusieurs à découvrir sur l'excellent site "Ile en Ile"

Yusuf Kadel, Ananda Devi, Barlen Pyamootoo ©Umar Timol

Le mot de la fin, Robert ?

Disons plutôt des poèmes pour finir… En voici un que j’aime énormément ; petit cadeau insulaire que je vous offre :

Les enfants ont sauvé le monde, R-E Hart. Chanson XVI, Vingt-quatre chansons. Florilège. 1937

Les enfants ont sauvé le monde Et le monde ne le sait pas Mais les fées nous sont revenues Pour respirer les parfums innocents. Oubli de soi-même, oubli Dans les carillons limpides Du matin tourbillonnant.

Le monde est fluide Et tout ce qui pèse ment. Redeviens un petit enfant Si tu veux voir les choses vierges Danser parmi la lumière Du soleil et de la lune. L’essentiel est d’aimer Dans la douleur ou la joie. Mais la douleur est meilleure Pour rythmer les élans cosmiques Du monde solaire et mystique Où les larmes sont plus belles Que les fraîches rosées.

Cet entretien avec Robert Furlong a été réalisé à Rose-Hill le 2 septembre 2020. Je le remercie vivement, ainsi qu'Yusuf Kadel pour son article pour moi initiatique "Une Mer d'Encre" et Umar Timol pour ses précieux conseils, nos échanges et les photos-portraits en illustration.