Interview

Stéphanie Ledoux : "Madagascar, c'est encore le vrai voyage avec de l'aventure !"

By Laetitia Santos

Posté le 16 septembre 2018

Depuis cette fin de semaine, on peut découvrir "TsangaTsangana" à la librairie du Quai Branly à Paris, les nouvelles créations de l’artiste Stéphanie Ledoux, qu’on ne présente plus sur Babel Voyages, lesquelles font écho à l’exposition inédite sur les arts de Madagascar, proposée par le musée des civilisations de l’ailleurs. Tendre papotage avec Stéphanie sur ses voyages à Madagascar, l’artisanat de l’île et l’inspiration qu’elle en a retiré, avant d’aller découvrir son travail directement sur place, et pourquoi pas la rencontrer elle, lors de son vernissage le 20 septembre prochain.


Stéphanie, commençons par nous remettre dans le bain en nous racontant si tu le veux bien, les quelques voyages que tu as pu faire sur l’île Rouge...

"J’ai fait quatre voyages à Madagascar entre 2008 et 2012, à raison d’un mois par voyage à peu près. Il s’agissait chaque fois de voyages personnels et c’est comme ça que je suis tombée sous le charme de l’île. La première fois, j’habitais à La Réunion, c’était naturel pour moi d’explorer ce qu’il y avait autour dans l’océan Indien. J’y ai vécu durant un an en 2008. Mais je me suis très vite aperçue qu’en un voyage, on ne voyait pas grand chose parce que c’est très grand et que les transports sont très longs. Alors après le premier voyage, j’avais envie d’explorer d’autres régions au vu de la diversité des paysages, des cultures, des climats… Et j’ai eu l’impression d’avoir enfin un petit aperçu de cette diversité au 4ème voyage !"

Qu’est-ce qui t’a particulièrement séduite à Madagascar ?

"Humainement, il y avait de très belles rencontres avec une population chaleureuse et très souriante. Et pour la naturaliste que je suis, ce que j’ai adoré aussi, ce sont les paysages vraiment variés et le côté faune et flore endémiques. C’était un rêve pour moi d’y aller et ça a été à la hauteur de ce que j’espérais. Se perdre dans les forêts primaires, chercher les caméléons, pister les lémuriens… Toutes ces choses là, ce sont des choses dont j’avais rêvé depuis toute petite et c’était encore plus beau en vrai... J’ai beaucoup axé sur les parcs nationaux : le parc de l’Isalo, sur la Nationale 7, Ranomafana, Ankarafantsika près de Nosy Be, ou encore celui de la montagne d’Ambre en dessous de Diego-Suarez*… Mais la nature est belle partout de toute façon. J’ai adoré aussi la **diversité des moyens de transports, le fait d’alterner taxi-brousse, la pirogue, la charrette à zébus, pas mal de treks dans les parcs, la pirogue à voile… Pour moi Madagascar, c’est encore le vrai voyage avec un peu d’aventures.*"

Si tu devais nous raconter une rencontre malgache qui te reste particulièrement en mémoire, ce serait laquelle ?

"Lors du premier voyage en 2008, il y a une petite fille que j’avais rencontrée sur le marché d’Antsirabe. Elle avait 2 ans et elle ne se rappelle même pas de cette rencontre là. J’ai fondu pour sa bouille et j’en ai fait un grand tableau à mon retour. Quand j’y suis retournée en 2010, comme c’était pour moi LE visage marquant de Madagascar, j’ai essayé de la retrouver, ce qui était assez facile puisque sa maman travaille au marché central d’Antsirabe. Elle s’appelle Zanny ou plutôt Janny avec un J. Mais comme les Malgaches ne prononcent pas comme nous… Surtout le J. Je suis arrivée avec le dessin que j’avais fait d’elle et tous les vendeurs du marché ont crié : « Ah c’est Janny, c’est Janny !! » et ils m’ont indiqué où aller la retrouver. À 4 ans, elle était à l’école mais on m’a indiqué le stand de sa maman. Qui en voyant le dessin que j’avais fait s’est mise à pleurer. Et m’a dit de revenir un peu plus tard pour que je revois Janny qui avait beaucoup grandi ! C’était très émouvant de la revoir. Ensuite, chaque fois que je connaissais quelqu’un qui partait pour Madagascar et passait par Antsirabe, je lui laissais un petit colis à déposer à Janny. Et quand elle a été en âge de savoir lire et écrire et d’apprendre un peu le français, c’était trop mignon, elle a trouvé quelqu’un pour la traduire en français et m’a écrit des mails depuis un cyber-café ! Je l’avais connue à 2 ans, je l’ai revue à 4 ans et quand elle a été en âge d’écrire, je me suis mis à recevoir un mail d’elle et j’ai trouvé ça adorable ! On est resté en contact comme ça et de temps en temps, elle m’envoie des photos d’elle, qui a tellement grandi bien sur, et les gens qui vont à Mada et passent par là m’en envoient également puisqu’elle était dans mon premier livre. Du coup je garde le lien comme ça…"

Pour cette exposition au Quai Branly, tu as produit de nouvelles toiles et créations, on en a vu quelques ébauches sur tes réseaux sociaux alors que tu planchais sur tout ça...

"J’ai retravaillé sur mes archives en fait, sur des croquis que j’avais fait sur place et jamais retravaillé en grand. J’ai repris certains de mes personnages que j’avais déjà dessiné il y a longtemps mais avec une évolution technique parce que mon premier voyage date d’il y a 10 ans ! Imagine un peu le temps qui s’est écoulé... Je n’ai plus les mêmes envies picturales. Là j’ai travaillé une série un peu particulière : j’ai développé une technique spécialement pour cette exposition autour du bois. Parce qu’une des techniques qui m’a marquée à Madagascar, c’est l’omniprésence du bois, tout l’artisanat qu’il y a autour et les techniques particulières que les artisans malgaches utilisent. J’ai eu envie de rendre hommage au travail de ces artisans en reprenant des motifs traditionnels d’artisanat malgache dans mes toiles. Beaucoup de choses sont dessinées sur bois, je fais intervenir de la gravure aussi, dans une gamme de couleurs très nature, beaucoup autour du noir et blanc et des matériaux naturels, bois, vannerie, fruits de baobab même !"

Madagascar a donc nourri ton travail d’un genre nouveau...

"Il y a vraiment eu une inspiration spéciale pour cette expo. Le noir et blanc d’une part, peut-être parce que j’ai travaillé à partir d’archives un peu anciennes du fait que le voyage n’est pas récent. Et puis le côté artisanat de l’autre, puisque le travail des artisans m’avait vraiment fascinée. La mise en route a été plus longue que d’habitude parce que c’est vrai que le moteur principal de l’inspiration, c’est lorsque tout est frais en mémoire. Mais comme j’ai fait quatre voyages, j’ai quand même rencontré beaucoup de gens, je possède de nombreuses archives, j’avais ramené énormément d’artisanat aussi. Je vis entourée d’objets malgaches à la maison, ce sont des choses dont je ne me suis pas lassée et que j’aime toujours. C’était le bon moment pour ressortir tout ça et se remettre dans le bain. Mais il est vrai que c’était une autre façon de s’inspirer d’une destination par rapport à ce que j’ai l’habitude de faire, ça m’a un peu challengée de ce côté là !"

Tu avais pris du temps à l’époque pour t’initier à certaines techniques auprès des artisans ?

"Non car c’était vraiment des voyages d’agrément, d’exploration et plutôt naturalistes. Je n’y allais pas pour le boulot. Mais déjà à l’époque je m’intéressais beaucoup à l’artisanat et j’avais vu travailler quelques artisans, c’était fascinant de les voir faire. Si j’avais eu plus de temps, j’aurais adoré retourner à Madagascar pour sourcer de l’artisanat tout spécialement pour l’exposition, réaliser des collaborations pourquoi pas avec des artisans malgaches… Ils ont vraiment un savoir-faire qui est unique et il y a une variété d’une région à l’autre… Ils font tout : de la vannerie, du bois, de la marqueterie, du métal martelé... Tout ça en respectant les traditions par région."

C’est la seconde fois que tu exposes à la librairie du Quai Branly, cette fois-ci en parallèle d’une exposition qui démarrera le 18 septembre sur les arts de Madagascar et dont l’ouverture est composée de 18 clichés du célèbre photographe malgache Pierrot Men, qui nous a accordés un entretien fleuve il y a quelques jours de ça. 10 ans après ton premier voyage à Madagascar, c’est une merveilleuse consécration pour ton travail. Qu’est-ce que tu ressens par rapport à ça en songeant à ce chemin parcouru ?

"Je n’arrive pas à prendre de recul sur mon travail ! Je suis tellement la tête dans le guidon entre les voyages, le travail en atelier et la préparation des expos que je suis très mauvaise pour prendre ce type de recul. Après je suis bien consciente que Pierrot Men c’est LE photographe de référence de Madagascar et je suis assez fière d’exposer pas loin de lui. D’ailleurs pour la petite histoire, un des premiers festivals de voyage que j’ai fait après ma reconversion, c’était dans un tout petit village de Bretagne qui s’appelait Inzinzac-Lochrist. Ça se passait dans une grande halle et il y avait une expo de Pierrot Men. Du coup, la boucle est bouclée en quelque sorte ! (rires)"

La pièce que tu aimes tout particulièrement dans cette exposition au Quai Branly, elle ressemble à quoi ? Tu peux nous mettre un peu l’eau à la bouche ?

"J’aime deux choses. La première, sans savoir si elle va être accrochée ou pas parce qu’ils manquaient un peu de place, c’est une sorte d’étagère faite en palette de bois de récupération. C’est moi qui ai bricolé un truc ! Sur laquelle j’ai mis des pots à crayons en bois sculpté* qui ont été achetés à Madagascar, et deux petites statuettes malgaches qui sont vraiment des objets que j’ai chez moi et avec lesquels je vis tous les jours. Dans les pots à crayons, j’ai mis mes pinceaux et outils de travail et sur l’étagère qu’il y a derrière, il y a un portrait. J’aime bien cette pièce parce que c’est un peu comme les boites à trésors que je me suis mise à faire avec le temps, **c’est une pièce qui me ressemble vraiment, c’est comme si j’exportais dans une galerie un petit morceau de mon environnement de travail et ça met en valeur des beaux objets que j’ai ramené et auxquels je suis très attachée. Donc j’espère qu’ils auront une place pour cette petite étagère ! Et sinon il y a une pièce qui sera surement assez révélatrice d’une direction que j’ai envie de prendre dans le futur : c’est aussi sur du bois de palette de récupération et ce sont des grands feuillages gravés à la gouge, sur lequel il y a un tout petit portrait rond sur du bois qui reprend des motifs de l’artisanat malgache. Je n’avais pas assez de pièces d’artisanat donc j’ai refrabriqué avec du bois que j’avais à la maison un motif d’inspiration typiquement malgache. Et ce côté bois gravé avec l’utilisation de gouges, de ciseaux à bois etc, c’est quelque chose sur lequel je me suis beaucoup amusée à travailler et qui m’a donné envie d’en faire d’autres...*"

Affaire à suivre donc ! On se retrouve dans un mois pour la sortie de ton 4ème ouvrage, collectif celui-ci, intitulé Au premier matin du monde, qui donnera lieu à une nouvelle interview ici... À très vite Stéphanie !

Exposition "TsangaTsangana" à la librairie du Quai Branly du 14 Septembre au 31 décembre 2018. Un grand merci à Stéphanie Ledoux et à Kares Le Roy pour les sublimes photos backstage de cette série autour de Madagascar publiée pour la première fois ici...

Vernissage de l’exposition le 20 Septembre 2018 de 18h30 à 21h00.

L’interview complémentaire de Pierrot Men à découvrir juste ici.

À suivre : la sortie du 4ème ouvrage de Stéphanie, Au premier matin du monde, sur son expédition entre Papouasie et Petites Îles de la Sonde, le 11 octobre prochain et une nouvelle interview sur Babel Voyages pour en savoir plus sur ce projet...