Voyager en 2075, un saut dans le futur

Éthique, et toc !

Par Sabine Grandadam

Posté le 16 février 2026

Comment voyagerons-nous en 2075 ? C’est la question que s’est posée l’agence de voyages Nomade Aventure à l’occasion de ses 50 ans d’existence : imaginer quel serait le voyage d’après-demain, dans 50 ans, en 2075.


Voilà une vaste et effrayante question : comment voyagerons-nous, et d’ailleurs, voyagerons-nous encore en 2075, alors que les prédictions les plus mesurées sur l’évolution du climat menacent de modifier considérablement notre environnement, nos modes de vie ? Alors que le voyage virtuel sera à portée de nos capteurs multidimensionnels, nous permettant de passer une soirée à l’autre bout du monde sans quitter notre domicile ?

Plonger dans le futur nous projette dans des visions peu réjouissantes : catastrophes climatiques, images de terres englouties par la mer, nature spoliée jusqu’à l’os, exode massif de populations, ou encore, l'inconnu d’un univers géopolitique reconfiguré, imprévisible.

Nos imaginaires convoquent peut-être aussi, pour cette époque plus ou moins lointaine, des complexes hôteliers de luxe barricadés dans la jungle amazonienne, comme un dernier avatar du tourisme consumériste, ou, à l’opposé, le voyage nomade au long cours, impliqué, engagé.

Ce travail exploratoire, Nomade Aventure, qui se définit comme le spécialiste des voyages hors des sentiers battus, ne l’a pas fait seule. L’agence a sollicité 21 contributeurs, experts du climat, géographes, éthologues, explorateurs, astronautes, écrivains ou créateur de contenus parmi lesquels Mike Horn et Evrard Wendenbaum pour les plus connus. Tous ont accepté de réfléchir à un scénario du voyage de demain ou, à défaut, d’écrire une fiction d’anticipation. Nomade a ensuite lancé sa question aux internautes, et obtenu 40 000 réponses sur une demi-douzaine de thèmes proposés : "En 2075, continuerons-nous à voyager loin ?", "En 2075, le tourisme spatial aura-t-il pris son essor?", "Pourra-t-on encore voyager hors des sentiers battus?" etc.

Du voyage obligatoire à un unique "grand échange"

Que disent donc nos experts ? Certains s’avèrent radicaux, tels l’écrivain Julien Blanc-Gras, qui dans un récit fictionnel, imagine en 2075 une Agence du Voyage Obligatoire par laquelle « chaque citoyen entre 18 et 25 ans, quels que soient son origine, son milieu social ou son parcours, doit passer six mois dans une région du monde tirée au sort. » Une initiative du style Erasmus mais améliorée, plus démocratique, et propice à recréer du lien et de la compréhension dans un monde fragmenté, plein d’hostilité.

À l’inverse, d’autres estiment que pour le voyage en 2075, « la fête est finie », comme l’écrit Thibaut Labey, auteur et cofondateur du média Chilowé, spécialisé dans le voyage local et engagé. Les antagonismes dans le monde, dit-il, auront dressé des frontières quasi infranchissables entre "blocs" géopolitiques, le monde sera resserré, réduisant la liberté de se déplacer. Néanmoins, en vertu d’un accord mondial, le citoyen pourrait, une seule fois dans sa vie et à condition d’être sélectionné(e) sur dossier « pour un séjour d’au moins neuf mois dans un autre bloc » avec un projet « à fort impact diplomatique, écologique ou social ».

Le réel et l’engagement, nouvelles priorités

Quels que soient les avis et les projections, ces grands témoins tout comme les voyageurs anonymes qui ont contribué à nourrir le débat en ligne sont à peu près d’accord sur un point : le voyage ne ressemblera pas à celui d’aujourd’hui. Il sera bien plus ancré sur une expérience profonde, sur le ressenti et sur le partage. « Les jeunes resteront plus longtemps à destination », évoque ainsi François Gemenne, politologue et spécialiste du climat. « L’expérience du réel sera d’autant plus importante que l’on pourra vivre dans des réalités de plus en plus virtuelles. » En somme, « le vrai luxe de demain, ce sera de mériter son déplacement » ajoute Bruno Maltor, créateur de contenus, notamment parce que des sites saturés de touristes imposeront des quotas de fréquentation et que de nouvelles destinations verront le jour.

Le tourisme animalier changera à son tour. Selon l’ethologue Valérie Valton, un tournant décisif est déjà amorcé, grâce aux ONG, à la communauté scientifique, aux voyageurs impliqués, vers « des safaris plus éthiques et immersifs ». Des sanctuaires auront été créés où les animaux pourront se réfugier loin des regards, y être soignés et protégés. Les voyageurs seront eux-mêmes partie prenante, financièrement ou d’une autre façon, de programmes de préservation et de recherche. Et, bien davantage qu’aujourd’hui, les revenus des safaris seront redistribués aux communautés locales, comme c’est le cas, déjà, pour la découverte des gorilles au Rwanda.

Enfin, les grands espaces des fonds sous-marins et du domaine spatial font évidemment rêver et se profilent dans notre imaginaire comme les nouvelles aventures dans un futur proche. Toutefois, 2075 sera sans doute encore bien tôt pour réaliser ces fantasmes, du moins pour une majorité de voyageurs. Bien trop coûteux, dangereux sans doute, ils resteront dans un coin de notre machine à rêves. Heureusement, sans doute.

Quelques mots de Fabrice del Taglia, directeur général de Nomade Aventure, à propos de Destination 2075

Quelles sont les principales conclusions que vous tirez de cette exploration du voyage futur ?

FdT : « Les réponses sont certes très variées, mais si nous tentons une synthèse, nous pouvons discerner trois grandes tendances : Il est difficile d’imaginer que nous aurons arrêté de voyager en 2075, en sacrifiant le voyage sur l’autel du climat, de l’environnement, de la géopolitique. Les jeunes générations de cette époque ne devraient pas payer pour les dégâts causés par les générations actuelles et passées, et se priver de la curiosité, de la rencontre, de l’ouverture d’esprit et de la découverte du monde qu’apporte le voyage. Il est clair qu’on ne voyagera plus comme on le fait ou l’avons fait, avec la même intensité, la même fréquence, avec une frénésie de consommation touristique… Par conséquent, pour résoudre la contradiction entre ces deux premiers points, il faudra faire en sorte que le voyage ait plus de sens, soit plus utile, sachant que cette notion d’utilité n’est pas forcément collective, comme le souligne le chercheur François Gemenne, elle peut être individuelle avec un questionnement sur le sens de son voyage, la façon de faire du bien au monde. D’autres mettent la barre beaucoup plus haut et imaginent un voyage engagé, d’utilité sociale, voire conditionné par un projet solide de contribution à une cause. »

Quels enseignements tirez-vous pour votre activité des différents scénarios ébauchés et des réponses des participants à votre questionnaire ?

FdT : « Sur un échantillon de 15 000 personnes ayant répondu sur notre site, on constate que les avis sont partagés : 49% pensent qu’on pourra toujours voyager loin, et 51% pensent que non. Si les écarts étaient bien plus importants, avec 90% de “non, c’est la fin des voyages lointains“, nous devrions nous poser la question de nous adapter pour proposer davantage de voyages proches. Mais on constate aussi que dans 2/3 des réponses, les participants estiment que oui, il sera toujours possible de voyager hors des sentiers battus, ce qui est notre ADN à l’agence. On peut donc continuer à trouver beaucoup d’endroits méconnus, de manières de voyager. Nombre de pays où l’on ne voyage pas aujourd’hui pour une raison ou une autre vont s’ouvrir au tourisme, je pense par exemple à l’Uruguay ou au Paraguay qu’aucun tour operator ne propose, nous l’avons fait et cela a séduit des clients. C’est tout de même le signal d’une attente de nouvelles destinations, de propositions originales. »

Ce bilan plutôt optimiste comporte-t-il pourtant des limites ?

FdT : « Oui, nous avons repéré des signaux d’alerte, par exemple sur le tourisme animalier, avec la problématique des safaris tels qu’ils se déroulent aujourd’hui. C’est un sujet sur lequel il faut que nous renforcions nos pratiques, pour rendre ce voyage plus responsable. Quant à l’utilité sociale ou écologique évoquée plus haut, les réponses nous incitent à développer plus encore des voyages qui auront un sens pour la personne, sans être seulement une addition d’expériences. Nous avons commencé dans cette voie avec quelques propositions, et nous allons réfléchir à cette thématique de voyages plus approfondis. »


POUR EN SAVOIR PLUS :
- Le site spécial Destination 2075 créé par Nomade Aventure, avec les témoignages et récits des experts invités, et de nombreuses citations de voyageurs anonymes qui ont répondu aux questions.
- Un livre de synthèse de ces contributions, intitulé Destination 2075 paraîtra au printemps 2026 aux éditions Ginko.