Yazid Tizi : "Il faut continuer à voyager et à rencontrer !"

Interview

Par Laetitia Santos

Posté le 13 décembre 2020

Yazid Tizi, c'est une personnalité de l'ombre. Et pourtant, c'est lui qui a mis en lumière des années durant, les plus beaux coins de notre monde pour Nicolas Hulot et le magazine Ushuaïa Nature avant de devenir le bras droit de Yann Arthus-Bertrand. Il est méconnu et pourtant, on gagne tant à le connaître ! Car l'homme dégage une sagesse et une humanité longuement affinées d'avoir roulé sa bosse toutes ces années.


Premier morceau d'un entretien fleuve comme on les aime chez Babel Voyages, témoignage de la richesse de cet homme là, photographe, réalisateur, et voyageur de talent.

Tout d'abord Yazid, permets-moi de m'étonner : comment se fait-il que tu sois si peu connu du public alors que tu es un homme ressource du reportage voyage pour la télévision française ? Et pour avoir eu le plaisir de faire longuement ta connaissance lors du No Mad Festival 2020, j'ai découvert un homme d'une grande valeur personnelle en plus de son talent professionnel...

« Je n’ai ni la stature de Yann (Arthus-Bertrand, ndlr) ni celle de Nicolas (Hulot, ndlr). Je ne me suis jamais mis en avant et surtout, j’étais toujours parti pour qu’eux puissent briller. J'étais celui la tête dans le guidon, à fabriquer des projets pour les uns et les autres. Ça me va. Le cœur de mon métier, c’est le voyage. Une vie de nomade à la rencontre d’histoires magnifiques à raconter et de gens qui nous mettent nous-même en perspective. Tous les films que nous avons fait, c’était pour la rencontre de l’autre et l’altérité qui nous construit. Ça a toujours été mon credo. »

Qui es-tu Yazid à part un nomade, et d'où viens-tu ?

« Je viens d’une famille d’Algériens kabyles. Mon papa est arrivé en France juste après la Seconde Guerre Mondiale pour travailler dans les mines de charbon du côté d’Alès. À l’époque, on y faisait venir des familles entières pour ne pas trop les déraciner. C’était le temps des Trente Glorieuses, il fallait alimenter la grosse industrie française. Je suis né ici, avec une culture berbère kabyle que mes parents nous ont rappelée tous les jours, et que l'on n’a pas oubliée. Et je suis aussi absorbé par le pays de mon enfance, les Cévennes, et toute cette région. »

Partant de là, comment en es-tu arrivé à vouloir faire de l'image. Raconte-nous tes débuts...

« J’ai suivi un parcours atypique car j’ai quitté l’école assez tôt. J’ai passé le bac en candidat libre et immédiatement après, j’ai voulu faire du voyage mon métier. Je voulais témoigner du monde, raconter des histoires au travers de photos et de films. C'est comme ça que je suis parti avec Gilles Santantonio (réalisateur de nombreux numéros d'Ushuaïa Nature entre autres, ndlr), mon associé. Nous avions une passion pour la Chine et nous avions donc décidé d’aller couvrir ce pays. C'était dans les années 80, une époque pas facile pour y travailler. On a commencé à faire des reportages divers et variés sur le pays. Petit à petit, nous avons publié sur « National Geographic », « Geo »… On a commencé à être un peu plus connu alors. Montpellier étant jumelée avec Chengdu, nous avions des autorisations spéciales et nous avons pu aussi exercer notre autre passion : le vol libre. Tout cela un peu partout au pays du cerf-volant et notamment au Tibet. On en a fait un film, « Emei Shan, vol de Chine », pour faire découvrir des régions méconnues mais aussi raconter l’histoire de Chinois et de Français qui se retrouvaient lors des marches sino-tibétaines pour parler de cette passion, le vol-libre. On a eu du succès, gagné à peu près tous les prix qui se faisaient alors dans les festivals de films d’aventure et notamment celui de La Plagne où un certain Nicolas Hulot, qui était journaliste à France Inter, nous a remis le premier prix. C’était en 1987. C'est là qu'il m’a fait une proposition : "Si ça t’intéresse, je monte un nouveau magazine et tu peux nous rejoindre". C’est ce que j'ai fait, je l’ai rejoint en 89. Et nous avons lancé « Ushuaïa, le magazine de l’extrême ». De là, je suis resté avec Nicolas et je l’ai accompagné durant 25 ans... »

Wow ! Des débuts incroyables ! Gilles Santantonio, c'est aussi un grand nom de la réalisation voyage, notamment sur Ushuaïa Nature. Comment l'as-tu connu tout jeune ?

« On avait 18 ans lorsque l’on s’est rencontré. Je rentrais d’Afrique. J’avais essayé d'y faire trois photos. Lui revenait de Katmandou et de l’Himalaya où il avait tenté de grimper au camp de base de l’Éverest. Nous avions besoin d'argent l'un et l'autre pour repartir. C'est là que l'on s'est rencontré dans un bar, un été. À l'automne, on s'est décidé à partir pour la Chine. »

La rencontre s’est donc faite dans un bar ?! Quelle coïncidence incroyable !

« Oui ! Lui y travaillait déjà et moi, je cherchais un petit boulot. Il m’a demandé d’où je venais, ce que je faisais, je lui ai dit que j'avais besoin de travailler pour pouvoir monter une expédition ensuite. Il m'a répondu que c’est exactement ce qu’il était en train de faire lui-même ! Il a parlé de moi au patron et nous avons donc travaillé ensemble tout l’été, gagné pas mal d’argent puis monté notre première expédition pour octobre. Là, l’histoire s’est lancée... »

Et votre passion commune pour le vol, elle vous vient d’où ?

« Eh bien de lui ! C’était un passionné et il m’a initié. Le mythe d’Icare le fascinait, ainsi que tout ce qui avait trait au vol. On en a fait un fil rouge dans nos voyages : on partait pour voler au bout du monde et en même temps, on tournait la caméra et l’appareil photo vers tous ces gens qui vivaient autour des sites sublimes que l’on survolait. Le virus nous a tous les deux bien contaminés, le vol comme le voyage. Je pense que c’est l’élément fondateur. Et ensuite nous avons travaillé ensemble sur Ushuaïa. On a toujours été côte à côte. »

À quoi ressemblait un tournage Ushuaïa Nature ?

« Ça se faisait toujours en trois temps : en premier lieu, repérage et préparation. Le repérage validait le tournage. Le réalisateur me rejoignait une fois sûr que l’on pouvait raconter une histoire. Puis on affinait le tout : les décors, les propos, les situations...

Le deuxième temps, c’était le tournage, avec une équipe qui arrivait de Paris. Nicolas était accompagné de 20 à 40 personnes. C’était comme une confrérie qui débarquait ! On se connaissait tous, chacun avec des compétences et une place définie parce que nous partions dans des conditions assez extrêmes et difficiles. On était toujours parachutés au bout du bout d’un pays, dans une zone inaccessible car c'est là qu’il y avait ce dernier joyau naturel ou cette dernière population, qui servait le fil du film.

C’était donc du vivre ensemble pendant un mois, coupés du reste du monde. Juste extraordinaire ! Et ça se passait toujours bien, c’était très professionnel, on ne laissait aucune place à l’erreur bien que l’impondérable et l’imprévisible soient toujours là. Que ce soit météo, maladie ou autres. On débarquait sur un bout de paradis tombé sur terre et on se disait que la chance d’être ici, il fallait la restituer à tout le monde. C’était ça la mission. Nous étions envahis par ce sentiment d’être sans doute les derniers à témoigner de ça. On savait qu’on était sur le fil, on voyait vraiment le monde basculer à l’époque d’Ushuaïa. Nous avons été témoins du début de la fin. Tant au niveau écologique que culturel. Témoins de cette mondisalisation... On avait le sentiment, tous, que l’on pouvait changer le monde. C’est dingue… On se disait qu’avec ce que l’on avait filmé et ce que l’on allait raconter, on toucherait les consciences et on ferait avancer les choses.

Le troisième temps, c’était le montage auquel je ne participais pas. Moi je basculais déjà sur l’histoire d’après. Un tournage Ushuaïa, c’était une alchimie et la somme de beaucoup de compétences, tant sur le plan artistique que sur le plan social avec des rapports de qualité entre nous comme avec ceux qui nous accueillaient sur place. C’était unique. »

Ces peuples et ces joyaux naturels, comment les dénichais-tu ?

« Grâce à notre réseau à travers le monde. Avant Ushuaïa, je voyageais déjà beaucoup, avec Les Carnets d’aventure pour France 3 ou l'émission Dans la nature avec Stéphane Peyron sur Canal +. J'avais noué des liens dans le monde entier. Et puis mes lectures et recherches personnelles… On prenait un continent et on se demandait ce qui n’avait jamais été montré. On avait aussi des maîtres à penser comme David Attenborough, on regardait tous les documentaires du National Geographic... C’était nos connaissances qui permettaient des propositions, validées ou non par Nicolas ensuite, et éprouvées avec un premier repérage et parfois même un deuxième. C’était en tout cas un sacré défi de pouvoir produire et diffuser Ushuaïa Nature en prime à 20h30 sur TF1 ! C'est une chaîne commerciale, non pas Arte ! Et d’avoir à l’époque plus de 10 millions de téléspectateurs, tous fascinés par ça... »

Est-ce que ça a été simple pour toi de collaborer avec une grande personnalité comme Yann Arthus-Bertrand juste après avoir travaillé plus de deux décennies avec un autre homme d'envergure comme Nicolas Hulot ?

« Yann, je le connaissais déjà alors que je travaillais avec Nicolas. Je l'ai rencontré comme j’ai rencontré Nicolas, en le regardant tel un être humain avant tout. Certes il est connu et a du talent, c’est un grand monsieur et un grand personnage mais je l’ai vu d’emblée au plus près de son humanité. C’est comme ça que je regarde les gens. Et ça a collé de suite. Il est comme mon père artistique et un ami, un frère. C'est un homme qui veut vraiment changer les choses au plus profond de lui. Travailler avec Yann est un honneur et c’était une suite logique dans mon parcours après Nicolas. Tu sais, ce monsieur vient d’une famille aisée, n’a jamais eu de problèmes d’argent… On aime ou on n'aime pas Yann, mais il a malgré tout passé son temps à raconter des histoires et parcourir le monde pour éveiller les consciences. Je connais beaucoup de gens qui sont dans son cas et ne pensent qu’à eux, leurs égos, leur petit confort… Je le respecte beaucoup pour ça. Et pour moi, ça a vraiment été la destinée qui s'est encore présentée là... »

C'est ça ! C'est incroyable d'ailleurs, d’avoir rencontré Gilles d’abord, puis Nicolas, puis Yann… Tu es né pour n'évoluer que parmi de grands hommes !

« C’est dingue ! Je me suis toujours dit que j’avais beaucoup de chance dans ma vie et à la fois, tu n’es pas sans savoir que la chance, il faut la provoquer. J’étais persuadé au fond de moi que c’était la raison pour laquelle j’étais sur terre, témoigner et restituer pour ceux qui ne partaient pas et les faire voyager intellectuellement. J’ai eu une grande chance de rencontrer ces trois personnes, d’autres aussi, mais celles-ci ont été décisives et ont jalonné mon parcours. »

D'où te venait cette certitude profonde ?

« Venant d’une famille d’immigrés pauvres où l’on était dix à la maison, nous n'avions rien. Mais on ne manquait de rien pour autant ! On avait l’amour, alors on avait tout. Malgré cela, j’avais une passion : m’extraire de la maison. C’était petit et moi, j'avais envie d’aller voir ailleurs. Déjà vers 10 - 12 ans, je regardais le commandant Cousteau ou alors Les Carnets d’aventure. J’habitais une cité à l’époque, ce n’était pas très gai et les échappatoires étaient l’école ou le sport. Ce qui m’a aussi beaucoup aidé, c’était mon prof d’histoire-géo. J’avais un prof absolument génial et qui par ses cours nous faisait voyager, découvrir des lieux, des noms de destination comme Katmandou, le Machu Picchu… Tout cela évoquait pour moi le lointain, le voyage, la géographie. Et j’étais persuadé que c’était là que je devais aller. Ça me fascinait de savoir comment on pouvait vivre là-bas, comment étaient les gens, sont-ils heureux ? Comment voient-ils le monde ? Tout ça me faisait déjà rêvé… J’étais fasciné et persuadé que partir loin me permettrait de me construire et de me trouver. Mais il a fallu des années pour que je mette des mots sur cette démarche. »

Le voyage comme essence intrinsèque…

« Oui ! Et d’ailleurs une des premières choses que j’ai appris avec le voyage, c’est que dès que les gens ont un peu d’argent, la première chose qu’ils font c’est s’acheter une bicyclette. Car ils en ont besoin pour se déplacer. Ensuite quand ils ont un petit peu plus d’argent, c'est la télé. Et la télé, c’est aussi un moyen de se déplacer. Ce besoin, physique ou intellectuel, me semble véritablement intrinsèque à l’homme. Et c’est très ancré chez moi en effet, la nécessité de partir pour raconter une histoire. Plus tard, le voyage immobile me satisfera peut-être, mais pas pour l’instant (rires) ! »

N’as-tu jamais eu de freins à partir ? Tu racontes que tu te sentais investi d’une mission mais y-a-t'il eu des difficultés pour atteindre ton rêve ?

« J’étais persuadé que c’était le destin, oui. Et il faut dire que j’avais une facilité à aller vers l’autre, à parler des langues, à m’intéresser à la culture, nouer des liens, avoir des relations… Tout ça je l’ai en moi. D’ailleurs quand Nicolas est entré en politique, il voulait que je le rejoigne pour mettre tout cela à profit dans son combat mais j’ai refusé car je ne voulais pas faire de politique. Mais j’ai cette facilité à partir, être autonome, dénouer des situations. Je l’ai fait grandir et je l’ai améliorée par la lecture, par la connaissance, par l’écoute. Alors que ce n’est pas forcément facile de partir seul au bout du monde ! Il faut être transversal en fait, bien comprendre où tu es, avec qui, ce que ça peut impliquer, qui va être content ou ne pas l’être... pour arriver au bout du voyage en faisant en sorte que tout le monde soit fier de ton passage. »

Tu évoques là quelques grands principes du voyage responsable : se documenter pour savoir où l'on met les pieds, aller vers l'autre, s'intéresser à sa culture... Quels sont tes bons conseils pour un voyage engagé, Yazid ?

« Trouver les saisons où il y a le moins de monde. Sortir des sentiers battus. Facile à dire mais moins facile à faire pour ceux qui travaillent. Pour autant, voyager lorsqu’il y a moins de monde permet des rencontres plus fortes, plus sincères, plus intenses. Ensuite, pratiquer les règles de base du voyage : on n’arrive pas en pays conquis ! Première chose que l’on fait, on dit bonjour ! On s’est renseigné avant sur la culture que l’on va rencontrer, on ne laisse aucun déchet derrière soi et l’on va essayer d’échanger un maximum dans le plus grand des respects. Et si tu peux apporter quelque chose de ton pays et de sa culture, c’est bien aussi. Essayer de nouer des liens et les garder. J’ai des relations que j’ai connu il y a 30 ans au bout du monde. On s’écrit, même si ce n’est pas tous les jours évidemment. Voir comment ils ont grandi, ce qu’ils ont traversé me donne une température mondiale. Je sais qu’il y a une façon vertueuse de voyager et qu’il faut même l'encourager. Un exemple : pourquoi l’Algérie, qui a le plus grand potentiel touristique au monde, n’ouvre pas ses frontières ? C’est une question politique ! Par le brassage des cultures et l’éveil des consciences, tu arrives à faire basculer des opinions et des trajectoires. C'est ce qui m’a ouvert totalement et ça ouvre également les gens que tu rencontres au bout du monde. C’est donc très important de voyager mais avec règles et vertu, pour soi-même et pour les autres. »

C'est un très beau message et j'en suis convaincue également mais penses-tu qu'il faille continuer à inviter autant au voyage malgré les nuisances environnementales ou culturelles causées par le secteur touristique ?

« C’est compliqué de donner des leçons aux gens en expliquant qu’il ne faut plus voyager moi qui ai passé ma vie à le faire ! Comme Nicolas ou Yann d'ailleurs, leur empreinte carbone est terrible ! Mais ici, on ne parle pas de tourisme de masse ! Ce n’est pas moi qui vais expliquer à ceux qui ont envie de rencontrer des cultures au bout du monde de ne pas le faire, bien au contraire. Par contre, vu la nouvelle donne et la fragilité du moment, j’invite à prendre conscience et à voyager intelligemment. Le voyage c’est une rencontre mais c’est aussi ce qui permet à certains de vivre, cela crée une économie. Et elle peut être responsable, il faut la créer dans ce sens. C’est ce que vous faites avec Babel Voyages, éveiller à un voyage respectueux qui puisse permettre à chacun de s’y retrouver, et notamment économiquement pour ceux qui nous reçoivent. Il ne faut pas perdre tout ça : ça initie des échanges non seulement intellectuels et culturels qui nous font grandir ensemble mais ça permet aussi d’exister. Il faut continuer à voyager, à rencontrer, à créer de l’économie mais très respectueuse et c’est possible ! Vous le faites, beaucoup d’autres gens le font, et cela tout en préservant la nature et la culture... »

RENDEZ-VOUS dimanche prochain pour la seconde et dernière partie de notre entretien exceptionnel avec YAZID TIZI !