Éthique, et toc !

Le tourisme contribue-t-il au bonheur de la Vallée Heureuse ?

By Laetitia Santos

Posté le 9 décembre 2013

Située au cœur du Haut Atlas Central marocain, à environ 250 kilomètres à l’Est de Marrakech, et lovée non loin sous la silhouette protectrice du mont M’Goun entre 1800 et 2300 mètres d’altitude, la Vallée des Aït Bougmez est une oasis de montagne aux allures de jardin d’éden, une barbouille verte sur un fond pierreux. Pas étonnant que ses amoureux l’aient si joliment baptisée : Vallée Heureuse...


Sur 27 kilomètres de long s’égrainent une petite trentaine de villages d’antan, où les habitations se composent encore essentiellement de murs en terre battue bien que le béton gagne du terrain avec le temps. Les Berbères vivant là seraient entre 15 et 20 000 et nombre d’entre-eux semblent ne pas être concernés par la vie contemporaine. Leur quotidien n’est que travail aux champs, repas pris en famille, prières bien réglées, instants conviviaux passés à causer à plusieurs, à veiller sur les enfants qui s’agitent un peu partout avec une liberté brute. Ici, le droit coutumier règne toujours. Solidarité et collectivité sont les maîtres-mots du fonctionnement de la société. Le paysage non plus n’a pas beaucoup changé au cours des dernières décennies : cultures verdoyantes qui tranchent sur l’ocre de la terre, canaux d’irrigation faits main qui glougloutent en arrosant toute la vallée, flancs montagneux dans lesquels semblent avoir été sculptées les forteresses de glaise témoins d’une communauté autrefois guerrière, bêtes qui paissent avec quiétude… C’est tout ça les Aït Bougmez, une vallée avec un goût d’autrefois, une authenticité chaleureuse et sincère, un véritable retour aux sources pour nous autres voyageurs d’Occident…

Quand tourisme et tradition ne font pas bon ménage...

Pourtant, à cause d’un succès de plus en plus prononcé et d’un tourisme toujours plus intensif, la Vallée Heureuse semble dangereusement bouleversée. Son visage empreint de pureté et ses valeurs sociales seraient-ils en train de disparaitre au profit d’une organisation plus individualiste ? Le phénomène de mondialisation aurait aussi soufflé dans ces contrées…

30 ans en arrière, les voyageurs précurseurs se comptaient par petites poignées et les croiser au village était l’occasion de cancaner avec son voisin sur ces drôles de visiteurs venus de loin. Mais petit à petit, les agences ont commencé à proposer à la masse des randonneurs passionnés cette vallée merveilleuse. Et là, tout s’est accéléré, du nombre de touristes passant par ici aux gîtes qui se sont mis à pousser comme des champignons en passant par les hommes qui tous ont voulu s’improviser guides et muletiers. Les étrangers sont devenus une manne financière incontournable, ainsi qu’une inspiration aux yeux des jeunes qui y ont vu là un nouveau modèle en matière vestimentaire et comportementale, reléguant les paysans de leurs rangs au statut d’"arriérés". Un choc culturel en bonne et due forme autrement dit.

Qui se répercute également sur le travail traditionnel de la vallée : nombreux sont les jeunes qui veulent évoluer dans le secteur touristique et non plus dans l’agriculture qui, amputée de la force de sa génération en pleine fleur de l’âge, se voit dépérir et la collectivité perdre de ses terres nourricières au fil des ans. Le tourisme voulait pallier l’exode rural et être un soutien à ce jardin perdu ? L’effet escompté semble s’être inversé et l’acculturation règne désormais en maître, faisant disparaitre une bonne partie des traditions séculaires.

Ainsi que la cohésion au sein de cette société de montagne, partagée désormais entre adeptes de la vie moderne et conservateurs des valeurs traditionnelles. Constatez les réactions d’agacement et de rejet pur et dur des femmes travaillant aux champs par exemple, lorsqu’un touriste dégaine son Réflex dernier cri pour capter un portrait volé : le ras le bol de l’étranger faisant irruption avec supériorité au coeur de leur vallée n’est pas difficile à comprendre…

Une jeunesse en équilibre

La Vallée des Aït Bougmez doit-elle pour autant rejeter en bloc ce tourisme subversif ? Depuis 1985, la vallée, et la commune de Tabant plus précisément, accueillent le Centre de Formation Aux Métiers de Montagne du Maroc (CFAMM).

Chaque année, l’école, qui favorise l’intégration des montagnards locaux, diplôme 30 guides marocains à l’issue d’une année d’études : secourisme, cartographie, randonnées, botanique… Les sujets étudiés sont variés, techniques, de qualité et dispensent connaissances et ouverture sur le monde dans cet endroit autrefois si reculé. Les internes sont nourris et logés par l’État durant toute la durée de la formation. À la sortie de l’école, le guide a la certitude d’un bon revenu bien que le métier soit risqué et qu’il ne se pratique pas très vieux.

Khadija Layoubi, première femme guide diplômée en 1994 et guide Allibert Trekking depuis plus de 3 ans, est un bel exemple de la jeunesse des Bougmez, partagée entre son envie de s’ouvrir au monde et sa volonté de préserver ses origines intactes. Si son métier est pour elle un véritable honneur puisqu’elle a le devoir de représenter une toute nouvelle image de la femme musulmane dans cette société marocaine de montagne, instruite, moderne et à la fois concernée par sa vallée, s’imposer n’a pas toujours été facile car ce n’est pas exactement dans les mentalités du coin de quitter son village, de ne pas rester au foyer auprès de son mari, de se construire une famille si tard… "Le tourisme nous ouvre à une autre façon de penser, les mentalités évoluent, les hommes guides sont contents aujourd’hui d’avoir une femme dans leur équipe, notre approche du métier est différente de la leur…" explique la jeune femme de bientôt 30 ans qui, entre son métier, son mari lui-même guide et sa petite fille, semble avoir trouvé un heureux équilibre, pourtant bien différent de celui de ses parents et voisins. Elle qui n’a pas de frère est fière de pouvoir aujourd’hui subvenir aux besoins de ses parents désormais âgés comme le ferait un homme pour sa famille dans ces sociétés très solidaires. Elles sont environ 10 femmes aujourd’hui au Maroc à être guide de montagne à l’image de Khadija. Le tourisme est donc ici un important vecteur de l’évolution des moeurs.

Ali lui, est guide depuis 2001 pour Allibert également et grâce à son métier qui lui assure de justes revenus, il a pu ouvrir en 2008 une maison d’hôtes accolée à sa propre maison familiale, Chez Ali. Un confort simple mais ne manquant de rien, un accueil qui se veut chaleureux et familial, bref, une adresse idéale pour tous ceux en quête d’un tourisme intégré. Et une fois encore, c’est le tourisme qui est à l’origine de son meilleur niveau de vie et de la satisfaction liée à l’entrepreneuriat au coeur de sa propre région.

Alors un équilibre est-il possible entre traditions d’une vallée qui doit à tout prix conserver son identité pour le bien-être de la diversité culturelle et modernité véhiculée par le tourisme qui peut tendre vers les pires dérives comme vers les meilleures évolutions ? Les Aït Bougmez se retrouvent face à une dualité où les forces en jeu combattent avec des arguments louables dans les deux camps. À voir ces guides engagés, éclairés, passerelles solides entre le monde moderne et leurs origines ancestrales, à l’image d’une grande partie de la jeunesse des Bougmez, on ne peut incriminer le tourisme de tous les maux de cette vallée Heureuse, bien au contraire.
On ne peut qu’inciter chacun à voyager avec respect, en faisant preuve d’humilité, en perturbant le moins possible la coutume de nos hôtes, en s’essayant le temps du voyage à leur vie à eux et non pas en imposant nos besoins à nous… Pour ne pas que des géants du tourisme de masse viennent implanter de gros hôtels de luxe ici, maintenant qu’une route asphaltée y conduit, pour que les locaux restent les seuls bénéficiaires d’un tourisme qui ne doit pas les rendre esclaves mais au contraire les faire évoluer, pour ne pas mettre les populations montagnardes à l’écart et favoriser un exode rural déjà trop existant, pour que la Vallée Heureuse conserve les attraits naturels qui ont fait que bien des Hommes en sont tombés amoureux et on eu envie de partager son secret...

Plus d’infos :
N’hésitez pas à consulter le site de l’Office National Marocain du Tourisme