Pierre Rabhi : "Face à l'urgence, faisons ce qu'il y a de plus beau !"

Interview voyage

Par Laetitia Santos

Posté le 27 septembre 2020

Le 27 août dernier, le No Mad Festival recevait, le temps de la plus grande soirée qu'il lui ait été donné d'organiser, une personnalité magnifique : Pierre Rabhi. Tout juste un mois plus tard, voici la retranscription d'un entretien mené au lendemain de cette rencontre, rien que pour faire durer le plaisir du partage et des idées ensemencées. De quoi planer encore un peu et sublimer votre soirée...


L'essence même de Babel, c'est d'inviter au voyage en bonne intelligence pour mieux s'éveiller à la beauté de notre environnement, des Hommes et de leurs innombrables cultures et ainsi mieux les respecter et nous élever en tant qu'individu pour rendre le collectif meilleur. Sur le sujet, voilà que l'on a trouvé l'un de nos grands maîtres à penser. Après Sabrina et Roland Michaud ou encore Pierrot Men, on cède à l'immense Pierre Rabhi, aussi simple qu'il est clairvoyant. Paysan-philosophe, écologiste et essayiste dont les ouvrages se sont vendus à plus d'un million d'exemplaires, ce petit bout d'homme renferme une pensée d'une grandeur à faire plâner. Après l'avoir reçu à Cergy-Pontoise le 27 août dernier en avant-première d'un No Mad Festival qui a lui aussi contracté le covid-19 !, Laetitia Santos, fondatrice du média et du festival, s'est entretenue une heure durant avec lui depuis sa maison ardéchoise. Un échange intense, peut-être le plus profond jamais réalisé pour les colonnes de Babel Voyages...

Place à un moment de lecture suspendu pour mieux se questionner, se remettre en cause, et agir à son tour. Car faire sa part, voilà bien l'idéologie si chère à Pierre Rabhi...

Photo Sources: L. Defrocourt - CACP

Pierre, chez Babel Voyages, vous n'êtes pas sans savoir que nous prônons le voyage pour l'éveil à la beauté qu'il peut susciter. Il insuffle ainsi le respect, aiguise les consciences environnementales, sociales, humaines et amorce une révolution intérieure, de celle qui vous est si chère... Quel regard portez-vous sur ce paradigme, la révolution individuelle par le voyage ?

« Le voyage, soit c’est du déplacement partout sur la planète, tout azimut, pour aller regarder des curiosités, rencontrer des gens qui ont leurs particularités etc. Soit c’est quelque chose de beaucoup plus profond : à partir de ma propre humanité, je prends conscience de l’humanité que je vais visiter. Il y a deux façons à mon avis, la première plus géographique voire historique, et la seconde qui est de voir si des liens de cœur, d’esprit, de compréhension, d’intelligence existent et en prendre conscience à travers le voyage. Mais si c’est uniquement pour se déplacer, ça dépense plus de kérosène qu’autre chose ! »

En effet, il y a deux façons de voyager, une consumériste et une autre plus intelligente et engagée a priori, qui permet entre autres d’activer des leviers de conscience…

« Voilà, on peut reconstituer l’humanisme et mieux le comprendre en se visitant mutuellement. Et on va se rendre compte des dénominateurs communs à l’ensemble du genre humain et de ses particularités aussi, qui elles sont liées à l’Histoire. »

Au Burkina Faso comme en Mauritanie où vous avez beaucoup voyagé et où vous développez des projets de villages écologiques modèles, avez-vous observé des valeurs humanistes perdues par l'Occident qui vous paraissent essentielles à une meilleure marche du monde ? Car vous soulevez souvent dans vos écrits et vos interviews une dégradation de l’Être face au développement galopant…

« Il ne faut jamais oublier que l'Europe est un continent pauvre et que la dégradation des cultures s’est faite à partir de là. Puisque nous sommes dans la thématique du voyage, nous pouvons évoquer ces voyageurs européens des XVIème et XVIIème siècles et leurs récits qui racontent des pays avec des collectivités humaines ayant chacune des particularités, leur langue propre, leurs costumes propres, leur architecture particulière… Il y avait une énorme diversité autrefois en Europe, une multitude de petites cultures qui ont été éradiquées. Ça a commencé par là : nier la culture des Bretons, des Normands, des Alsaciens... Ensuite seulement, ça s’est exporté vers les autres continents.

Les deux prétextes soit disant culturels ont été la religion d'une part : il fallait convertir les gens au christianisme ; et la modernité de l'autre : il fallait les mettre à jour vis-à-vis des acquis modernes afin qu’ils soient à égalité avec les autres. Il y a donc eu deux types de missionnaires, le religieux pour les croyances et celui qui apportait la modernité. Les deux conjugués ont ensuite poursuivi cette éradication hors du continent. Ainsi a émergé une idéologie qui s'est planétarisée, fondée sur la notion de progrès et les découvertes technologiques telles les chevaux-vapeur, la combustion énergétique... Voilà ce que des missionnaires spéciaux se sont évertués à transmettre à l’humanité toute entière. Du coup aujourd’hui, nous sommes sur une planète banalisée. Des bagnoles, il y en a partout, les peuples qui sont encore dans leurs traditions sont considérés comme attardés... Et le tour est joué !

Nous sommes rentrés dans un paradigme dont nous sommes en train de constater les nuisances en même temps que le non-sens. Nous avons voulu de la matière, nous avons voulu être performants, et nous le sommes aujourd'hui ! Mais sommes-nous véritablement heureux ? Non, je ne le crois pas. »

Mais alors pensez-vous que les peuples premiers et autres communautés traditionnelles sont plus heureux que nous autres en Occident ?

« Non, je ne peux pas prétendre non plus qu’ils sont plus heureux. Mais dans leur apparence, lorsqu’on les découvre dans leurs traditions - pour lesquelles il y a des choses à rejeter bien évidemment - il y a une forme de sérénité, de solidarité, de cohésion. Ça ne veut pas dire qu’ils ont atteint des niveaux d’excellence susceptibles d’inspirer l’humanité toute entière. Mais ils ont gardé cette dimension dans l’intensité humaine, laquelle a été mise en évidence par un philosophe chinois 3000 ans avant Jésus-Christ au moins. Il parlait d’intensité humaine idéale pour que chacun se sente relier aux autres et dans un intérêt commun, un peu à la façon des abeilles. »

C’est quand même un constat désolant de se dire que l’intelligence humaine, capable de très grandes choses, nous enlise pourtant dans le superflu et conduit finalement l’être-humain à sa propre perte…

« Vous êtes en plein dans ce que je suis en train d’écrire en ce moment même sur la thématique de l’intelligence ! (rires) Tout d’abord, il faut définir ce qu’est l’intelligence. Or le problème est qu’on l'a réduite aux facultés et aux compétences humaines alors qu’elle est d’une toute autre essence. Ce n’est pas parce que l’on a fait de grandes écoles que l’on est intelligent. L’intelligence est dans la vie toute entière. Ici nous sommes en train de nous parler et pour cela, votre corps est intelligent comme le mien. Je suppose que vous avez pris votre repas ce midi et moi aussi : il n’y a pas un bouton digestion, ça s'est fait tout seul. Il ne faut pas la confondre avec des aptitudes. Des aptitudes, nous en avons beaucoup : il faut beaucoup d’aptitudes pour faire une bombe atomique mais il n’y a rien de plus inintelligent que de faire une bombe atomique ! »

Mais comment expliquer que l’on se laisse ainsi dévorer par nos aptitudes et nos passions également plutôt que de donner la primeur à une certaine raison pour vivre plus en harmonie et donc peut-être plus heureux ?

« Parce que l’intelligence n’est pas là ! Nous sommes dans nos passions de mammifère vertical à tête sphérique pensant sur trois dimensions, passé, présent, futur, ce que les autres mammifères ne font probablement pas. Et nous nous angoissons parce que nous savons que nous allons mourir d’une façon radicale, c’est une certitude absolue. Nous quittons cette réalité... pour une autre ? Je n’en sais rien. Mais nous avons imaginé beaucoup pour nous désangoisser. Que l’on pouvait mourir puis ressusciter, se réincarner… Pour ma part, j’avoue n’en rien savoir ! Toutes ces hypothèses, je veux bien les considérer mais aucune ne me donne la conviction totale que quelque chose se passe dans une autre réalité. C’est pour cela que le prince des philosophes - celui qui a un niveau de connaissances très élevé à mon avis - Socrate, lui dit : "Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien." Et c’est ça la vérité : nous ne savons rien. Nous connaissons ce qu’il y a dans notre microcosme et à la portée de notre cerveau qui lui-même est limité. Mais le savoir vraiment profond, autant dire que c’est illimité parce que la planète entière est une série de phénomènes. On en a découvert certains mais il y en a une infinité d'autres que l’on ne connaît absolument pas et nous-mêmes sommes souvent déterminés par des choses que l’on ne contrôle pas... »

Et cette non-intelligence, pensez-vous qu’elle est évolutive et que l’on peut l’améliorer chacun pour que le collectif soit meilleur ?

« L’intelligence n’est pas à améliorer. Elle EST. Lorsque nous refaisons l’histoire, on s’aperçoit que la planète n’a pas eu besoin de nous. Qui a construit la planète ? Il y a une intelligence qui a fait la planète si merveilleuse, avec des côtés négatifs aussi mais l’intelligence est totalement transcendante et n’a rien à voir avec le cerveau humain. Le cerveau humain a construit à partir de ses aptitudes tout ce qu’il a voulu, ses propres fantasmes… Il a organisé sa vie comme il a senti qu’il fallait le faire en partant de cette urgence qui est celle de la survie... »

Photo Sources: L. Defrocourt - CACP

Donc on ne peut pas se sortir du cercle vicieux dans lequel nous sommes rentrés à savoir la course au développement qui conduit à la perte de la planète Terre, des espèces, des différentes cultures… ?

« Eh bien ça c’est précisément parce que nous ne sommes pas intelligents que nous avons fait cela. Mais en pensant que nous le sommes ! Or, c’est parce que nous sommes inintelligents que nous faisons des choses négatives. Il y a eu beaucoup d’espèces dans l’histoire qui se sont éteintes parce que les conditions de survie n’étaient pas là mais la particularité de l’être-humain est de participer à sa propre éradication. S’il était intelligent, il ne participerait pas à sa propre perte mais il le fait ! »

Pourtant, certaines personnes arrivent à s'extraire de ces schémas, à mettre en place des initiatives positives, que ce soit pour elles-mêmes, pour la planète, les espèces, ou pour autrui. Cela ne pourrait-il pas se généraliser ?

« Pour moi, tant que la majorité considèrera la planète comme un vaste gisement de ressources qu’il faut piller jusqu’au dernier poisson, on n’y arrivera pas. Si vous vendez des chaussures, je ne peux pas venir avec quatre sacs de patates pour en avoir une paire. Mais c’est très commode de remettre quelque chose qui a la valeur réelle de la chose que vous voulez acquérir. Ça c’est l’économie dans le sens réel du terme. Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus dans l’économie. Nous sommes dans la spéculation, la finance. Ceux qui ont beaucoup de finances sont en mesure de spolier l’humanité. Lorsque la finance prend des concessions pour incendier l’Amazonie et pouvoir ensuite faire pousser du soja, c’est une spoliation d’un bien qui ne doit pas revenir à qui que ce soit mais qui doit être un bien collectif... »

Certes mais si on vous prend pour exemple ici, vous qui en êtes venu à choisir la sobriété pour vivre et à initier un mouvement de pensée qui se veut exemplaire pour des vies plus modestes en adéquation avec la nature, comment vous y êtes parvenu et comment d’autres pourraient y parvenir à leur tour ?

« Au départ, lorsque nous avons voulu faire notre retour à la terre avec ma femme Michelle - et ça fait 55 ans, ça ne date pas d’aujourd’hui - c’était déjà une posture protestataire par rapport au modèle. Parce que je considérais que l’être-humain dans le monde moderne était une espèce de rouage d’entité productive qui loue son corps et rentre dans un système carcéral. Ce système carcéral, je l’ai décrit en disant que de la maternelle à l’université nous étions enfermés, ensuite tout le monde travaille dans des boîtes, des petites ou des grandes boîtes ; même pour s’amuser on va en boîte, on y va dans sa caisse, on a la boîte à vieux en attendant la dernière boîte que je vous laisse deviner ! Voilà l’itinéraire d’un homme dans la modernité. Lorsqu’il sort de sa fonction productive, c’est pour aller mourir. Pendant ce temps-là, il n’a pas jouit de la nature et de la vie ! Et ça donne l’équation suivante : onze mois de coma et un mois de réanimation ! On accepte d’être dans le coma onze mois par an pour un mois de vie dans la nature alors que celle-ci ne demande qu’à ce qu’on l’admire et qu’on en retire tous ses bienfaits. Mais non, PIB oblige ! Donc c’est une forme d’aliénation et d’esclavage salarié. On vous donne un salaire, vous donnez votre vie. Mais avez-vous vraiment vécu ? Avez-vous vraiment été sur terre ou avez-vous seulement été incarcéré dans une réalité qui n’est pas celle que vous avez déterminée mais au contraire celle que l’on a déterminé pour vous ? »

Et est-ce que ça vous a coûté de vous couper du système ? N’avez-vous pas vous aussi des passions qui vous auraient agité ? Des envies aussi basiques que celle d’aller voir ailleurs et donc d’en passer par l’avion, un sandwich dans un fast-food, des achats compulsifs pour vous ou vos enfants… Au cours de votre vie, n’avez-vous pas été animé par ce genre d’envies superflues et si oui, comment avez-vous fait pour les combattre ?

« Croyez-moi, je ne suis pas du genre constipé à m’infliger des rigueurs ! (rires) J’aime la vie, j’aime faire l’amour, j’aime contempler la vie, j’aime ce qui est bon, ce qui est beau ! Je ne suis pas dans une démarche mortifère ! Mais je pense que le modèle dans lequel nous vivons confisque à l’être-humain les cadeaux que nous offre la vie gratuitement pour l’enfermer presque à vie en attendant la retraite. Et par ailleurs, si je travaille énormément pour produire 30 à 40 % de superflu, je ne vois pas l’intérêt. Répondre aux besoins directs, c’est bien sûr se nourrir. Pourtant certains n’ont même pas ça. Certains enfants viennent au monde pour mourir… Il faut bien que je couvre mon corps aussi pour ne pas mourir de froid, que j’ai un abri, ma tanière comme les autres mamifères. Et quand je ne vais pas bien, je dois être soigné. Quand j’ai cela, j’ai tout. Le reste n’est que du superflu. »

Mais reconnaissez qu’il faut une discipline personnelle très forte pour renoncer totalement à ce que le modèle de vie en Occident nous met devant le nez chaque jour… Car même ceux qui ont conscience de ce que vous êtes en train de dire, à savoir que nos besoins sont extrêmement simples, n'arrivent pas à s’en contenter et sont portés par cette volonté du toujours plus à l'image de la majorité...»

« C’est une sorte d’insatiabilité programmée. On a détruit la satisfaction. Il n’y a que de la frustration. Pourtant, pendant que moi je mange à ma faim, que mon petit-déjeuner est garanti et que j’ai la chance de vivre dans un lieu magnifique, je pense aussi à ceux qui n’ont rien. Ce sont des êtres-humains comme moi mais sans rien ou si peu. Je ne peux pas ne pas reconnaître les privilèges qui m’ont été donnés à la fois par les efforts que j’ai pu faire mais aussi par la vie. Ils ne sont pas accordés à tout le monde, loin de là ! Il y a ceux que l’on pourrait appeler les damnés de la terre, qui naissent pour souffrir. Leur vie est souvent abrégée par la souffrance ou alors ils vivent constamment dans la souffrance. Donc ouvrons les yeux et sachons reconnaître que nous sommes privilégiés. La seule différence, c’est que je ne suis pas un privilégié enfermé sur ses privilèges mais plutôt qui tente d’aider à ce que ces privilèges puissent se répandre, et notamment l’alimentation. Ma fonction c’est de dire comment arriver à se nourrir partout avec des moyens naturels à la portée des plus démunis et de leurs enfants. »

L’éducation est un volet important aussi pour faire bouger les lignes à vos yeux...

« Il est énorme. L’enfant arrive au monde, a tout à apprendre et peu à peu, on commence à l'abimer. D’abord parce qu’on lui dit qu’il faut être le meilleur, performant. Et on commence à ensemencer l’enfant d’angoisses. Parce que réussir est un impératif. La condition des femmes également est essentielle : je suis profondément blessé par la condition des femmes, qui sont subordonnées qu’on le veuille ou non. Bien sur il y a ici ou là une certaine égalité mais le féminin planétaire est tout de même subordonné. C’est le masculin qui a pris le pouvoir réel et asservi le féminin. Et ça c’est une anomalie terrible. Homme et femme doivent être dans l’équilibre. Il existe entre eux une notion de complémentarité et non pas de subordonné. Cette complémentarité est un crédo sur lequel je ne peux transiger. »

Qu'est-ce qui vous questionne le plus fortement à ce stade de votre vie ?

« Aujourd’hui, je suis dans une phase qui est celle de la grande question : l’humanité a-t-elle un sens ? Je suis passé par toutes les strates pratiques de l’incarnation des principes et des préceptes, y compris en me présentant aux élections présidentielles en 2002. Et aujourd’hui, je dois dire que j’arrive au point d’un questionnement radical et fondamental : l’humanité a-t-elle un sens et surtout, a-t-elle un avenir ? Dans ce que j’écris, il y a ce que j’ai appelé "la tristesse de Gaïa" car j’ai voulu prendre en compte le rapport humain et planète. L’humain est très récent sur Terre, elle l’a devancé de milliards d’années. Cet être qui se dit en pleine conscience, va-t-il exercer ce qu’il doit exercer réellement à savoir la jubilation et l’admiration dans ce miracle extraordinaire que représente cette planète ? Jusque-là, il s’est plutôt demandé : "Qu’est-ce que je peux faire pour le fric ?" Et il retombe dans ses travers mortifères. Du coup nous sommes dans une planète au pillage comme l’a écrit Obsorn déjà en 47. Et non pas dans la vie avec jubilation. Et c’est là qu’est la défaillance de l’esprit. Parce que l’être-humain dans sa fragilité a voulu se sécuriser avec le profit... »

Et alors, où en êtes-vous de vos réflexions, Pierre ? L’humanité a-t-elle un sens ?...

« Je pense que l'humanité à un intérêt pour la mort au lieu d’être dans l’admiration, la tranquillité et la paix avec une gratitude profonde du vivant et des conditions de vie magnifiques qui nous sont offertes par la nature. Au lieu de cela, parce que l'humanité produit de la souffrance, c’est devenu une espèce de planète terrible sur laquelle on s’entretue, on détruit, on pollue… au lieu d’admirer. Quelqu’un a déjà dit : "L’humanité va disparaître, bon débarras ! ». Il y a cette histoire d'ailleurs, de la rencontre entre l’Espace et la planète Terre. L’Espace dit qu’il ne va pas bien et la Terre répond : "Ne m’en parle, moi c’est pareil, j’ai attrapé l’humanité !" Donc soit nous arrivons à élever notre conscience au sens le plus profond du terme, au sens de l’admiration, de l’amour, de la compassion, du bien faire, du faire beau, du faire bon… Soit nous disparaîtrons, éradiqués par nous-mêmes. Nous sommes les artisans de notre propre extinction, nous la provoquons. Et ça il n’y a pas beaucoup de gens qui le conçoivent de façon aussi claire… »

C’est un constat complètement dramatique ! Et pourtant, vous êtes une figure de positivité, et l’instigateur d’un mouvement bienveillant qui œuvre en faveur du changement...

« C’est vrai mais je ne veux pas jouer les aveugles. Il faut voir les choses comme elles sont. Un bon médecin doit faire le diagnostic du malade aussi cruelle que soit la maladie sinon, il ne peut pas savoir comment le soigner. On essaie donc d’avoir un diagnostic général sans concession car il faut le voir tel qu’il est mais il faut aussi mettre en évidence les alternatives magnifiques qui existent et qui nous pousseraient à être optimistes. Sinon on se positionne comme la victime de tout. La problématique fondamentale c’est le travail intérieur de changement de soi-même. »

Et qu’est-ce qui vous paraît plus puissant que tout justement pour se connaître soi-même et pour que chacun individuellement arrive à cette révolution intérieure qui serve le collectif ?

« Ça passe par le moi, le "Qui suis-je ?", "Comment je me comporte?", le fameux "connais-toi toi-même" des pèlerins de Delphes. Mais le problème étant que l’on n’y arrive jamais. Pour ma part, j’ai 82 ans et je ne peux pas dire que je me connaisse intégralement. J’ai débusqué et découvert des choses me concernant, concernant mon tempérament, ce que je suis comme individu etc mais je suis loin d’avoir tout dévoilé dans ma vie. Si je veux être honnête avec moi-même, je cultive la bienveillance qui est là en moi car cette posture me paraît meilleure que la posture négative, dualiste. Je peux bien sûr être victime d’injustice mais à ce moment là, comment je gère ? C’est là sur le moment, lorsqu’un événement éclate, que la réponse nous est suggérée. Mais je pars sur le principe de bienveillance, toujours... »

Mais si certains sont très enclins à s’améliorer en tant qu’individu, pour eux-mêmes comme pour autrui, d’autres sont très loin de réfléchir à ces idées. Comment amener le plus grand nombre à se questionner et à revenir aux réflexions essentielles ?

« Il ne faut pas oublier que l’Autre m’aide à me connaître. C’est par ma réaction aux autres que je me connais. Seul sur ma montagne, je ne suis pas dans l’initiation. Chacun de nous aide l’autre à se révéler. C’est très probant dans le couple par exemple. Ce qui met à l’épreuve ce que je dis, c’est ma relation à l’autre et comment je réagis à la relation. C’est ce qui va me révéler à moi-même.

Qu’est-ce qui me guide dans tout cela ? Ça reste un grand mystère et c’est d’ailleurs la problématique des dictateurs. Qui parti de leur personne, veulent la valoriser et lui donner du pouvoir à partir d'une peur en eux. Et cette peur, ils l’exorcisent par la violence. Est-ce qu’ils se connaissent à travers cela ? Ou bien est-ce la peur qui les pousse à être méchant et destructeur ? Ce qui est certain c’est que c'est la peur qui anime les dictateurs, pas autre chose. Il faut donc toujours se questionner sur ses peurs, savoir ensuite comment y réagir, comment se construire avec, améliorer sa constance et donc sa réalité. »

Si on en revient à l’autonomie que vous prônez, pensez-vous qu’avec le nombre de personnes toujours grandissant sur cette planète, nous pourrions chacun y arriver ?

« Mais bien sur… La planète n’est pas déficiente en terme de ressources. D’autant plus que l’agriculture est une merveille ! Si je vous donne un grain de blé, un seul, vous le semez, vous le soignez, et il va pousser. Ce grain de blé va vous donner au minimum trois à quatre épis. Chaque épi comporte à peu près une quarantaine de graines. Vous récoltez et resemez le tout et vous voyez le déploiement exponentiel de la vie. Vous avez des kilos de tomates avec seulement une graine ! L’explosion de la vie est extraordinaire et la faim dans le monde n’est due qu’à l’égoïsme des uns et à nos habitudes grotesques qui finissent par créer la pénurie. La pénurie est artificielle. La nature est suffisamment généreuse pour que tout le monde ait accès à l’alimentation. »

Vous avez 82 ans, Pierre. Lorsque vous partirez de cette terre, aurez-vous la sensation d’avoir accompli totalement votre destinée ou avez-vous encore des accomplissements à finaliser qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

« Tant que je me sens vivant et que j’ai de l’énergie, je l'utilise pour ce qui me paraît être très important. Car aujourd’hui, je peux vous assurer que le monde va très mal : notre rapport à la vie, à la nature, à la survie humaine… Les gens n’arrivent pas à le comprendre parce qu’on les abrutit de divertissements plutôt que de les initier à la réalité dans sa rigueur. Non pas pour les angoisser mais pour leur faire changer les choses. On préfère les endormir.

Pourtant, tout est encore absolument possible et réversible. Encore faut-il que l’intelligence puisse opérer. Et si les êtres-humains ne s’éveillent pas et n’ouvrent pas les yeux sur la réalité - et c’est ce en quoi j’essaie à mon petit niveau de participer - les déconvenues seront énormes. Notamment la partie alimentaire qui risque d’être extrêmement sèvère. Mais ce sera peut-être l’électrochoc. La pénurie alimentaire pourrait amener à être toute affaire cessante à essayer de bouffer, sinon c'est la mort, rien d'autre ! Cette pénurie est en train de s’installer sournoisement par l’évolution même de l’agriculture et ce que l’on a inventé : les OGM, la perte des semences… Si les gens sont lobotomisés et maintenus dans une espèce de coma artificiel qu'est le divertissement, les stars and co, je ne vois pas comment arriver à faire qu’il y ait une mobilisation positive pour échapper à ce désastre. J’espère me tromper mais en mon for intérieur, j’ai l’impression qu’on ne l’évitera pas. D’autant plus qu’il y a d’autres facteurs à prendre en compte tels l’évolution climatique. Rien ne garantit qu’un jour, l’Europe toute entière ne soit pas victime d’une sécheresse épouvantable donc sans récolte aucune. Alors plus que jamais, il faut revenir à ce qui est maîtrisable par les communautés elles-mêmes. Et oublier ces communautés entièrement dépendantes de toutes les logiques planétaires visant à gagner de l’argent de façon insatiable. Si les camions arrêtent de livrer la ville de Paris, c’est la famine immédiate !

Je souhaite donc des jardins périphériques et je dis aux gens de jardiner quand ils en ont la possibilité, c’est un acte politique de résistance. Ce n’est pas simplement produire, c'est aussi reconquérir l’autonomie perdue. S’il n’y a pas cette autonomie, par définition, il y a dépendance. Donc cultivons nos jardins le plus possible, déjà parce que l’on y trouve un certain plaisir et parce que c’est un acte de résistance à l’égard de la dépendance même alimentaire qui aujourd’hui est catastrophique. Si on ne réagit pas, on court au désastre. »

La crise sanitaire que l’on vit actuellement en est un exemple...

« Oui et c’est une très bonne leçon : nous nous sommes crus puissants mais nous ne le sommes pas tellement. Imaginons un virus mortel pour lequel toute personne qui le contracterait mourrait. Ce serait un génocide planétaire ! Donc soyons sérieux, ne nous croyons pas des surhommes. Nous sommes très fragiles. Prenons conscience de cette fragilité si nous ne voulons pas arriver à l’apocalypse et en conformité avec l’urgence, faisons ce qu’il y a de plus beau : faisons de la beauté, faisons des choses justes, faisons de l’amour… »

Photo Sources: L. Defrocourt - CACP