Étienne Druon : "La plus belle forêt amazonienne, elle est en France"

Interview voyage

Par Laetitia Santos

Posté le 15 mars 2021

Photo Sources: Étienne Druon / Marion Roux - Mdesigngraphik.

C'est lors d'une semaine à Annecy en février dernier que l'on fait la connaissance d'Étienne Druon, carnettiste de voyage, grand spécialiste de la Guyane française et de sa légendaire forêt amazonienne. Avec sa femme Émilie et leurs deux enfants, ils s'y rendent chaque année depuis 25 ans !


Le rencontrer dans son atelier perché au coeur de la vieille ville d'Annecy, l'écouter raconter son récit de vie autour d'un thé brûlant, découvrir ses oeuvres originales et tous ses souvenirs ramenés de voyage, a été un doux moment de vie dont on vous partage ici la retranscription. Accrochez-vous, la lecture a un véritable goût d'aventures !

Étienne, peux-tu nous raconter d'où te vient cet amour infini pour la Guyane et l'Amazonie ? Comment a-t-il pris racines dans ta vie ?

« Je suis originaire du Nord... que j’ai fuit ! J’ai fait toute mon enfance sur la ligne de front de 14-18 dans l’Artois, à côté de Lens où je suis né. Mais depuis tout petit, je rêvais d’Amazonie. À 3 ou 4 ans, j’étais déjà obnubilé par ça. J’ai été bercé par Cousteau, notamment son odyssée sur l’Amazonie et c’est ce qui a déclenché pas mal de choses. Dès 9 ans, quand on a commencé à me donner de l’argent de poche, j'ai gardé mes sous pour m’acheter un billet d’avion et y partir.

J’ai fait un bac Arts appliqués et puis j’ai atterri à Annecy pour mes études, loin du Nord. Dans la foulée, j’ai pu partir sur le continent américain pour un championnat du monde en kayak extrême, je faisais partie de la team France. J’étais dégouté que mon premier voyage soit le Canada (rires) ! Bien que ça soit un très bon souvenir ! Heureusement l’année d’après, j’ai pu descendre plus bas. Au début, mon objectif était l’Amazonie brésilienne. Mais je me suis aperçu que la forêt brésilienne était très morcelée : tous les 10 km, il y a un trou. Ça m’a vraiment refroidi. De fil en aiguille, j'ai constaté que la plus belle forêt amazonienne était en France, en Guyane. Nous avons véritablement un bijou. Et c’est probablement encore la plus grande surface de forêt primaire au monde même si ça l’est de moins en moins à cause des orpailleurs. Il y a peut-être le Congo aussi et la Papouasie mais en Guyane, il y a vraiment une grande surface qui n’est pas impactée par la déforestation, même s'il y a d’autres soucis à gérer. Mais ça reste un petit écrin. Je suis parti à 20 ans et près de 25 ans plus tard, j’y retourne encore. »

« Pour moi dans 40 ans, la forêt amazonienne n’existe plus »

C’est possible un tel intérêt qui émerge si jeune pour la forêt amazonienne ?

« Alors, pour comprendre cela, je vais devoir parler de… l’Artois ! (rires) C’est plat, monoculture, il n’y a pas d’animaux. Quand on jouait, on allait récupérer les Shrapnel, les balles d’obus avec lesquelles on s'amusait aux billes. C’est bien dévasté, quoi ! À côté de ça, j’allais pêcher avec mon père dans la Somme, qui n’est pas aussi lunaire que l’Artois. On ne faisait même pas 100 km mais j’étais dans un autre pays rempli de forêts et de marais. Ça me fascinait. J’y ai découvert les insectes, les libellules, les larves, les poissons… Au même moment, j’ai découvert un reportage en Amazonie sur les piranhas, les serpents… Le déclenchement, il était là. »

Et ta sensibilité artistique, tu l’as toujours eue ?

« Tout de suite. En fait on dessine tous. Il y a juste les enfants qui arrêtent de dessiner, et ceux qui continuent. Moi je fais partie de ceux qui n’ont jamais arrêté. Le dessin n’est pas un don ! C’est extrêmement dur, c’est beaucoup de discipline et de rigueur, beaucoup de remise en question. C’est même un véritable sacerdoce pour moi, le dessin ! J’ai une relation très antagoniste avec la discipline : c’est quelque chose qui me nourri, mais c’est aussi quelque chose qui me vampirise. J’ai des boulots sur lesquels je travaille des semaines, parfois des mois… Et c’est un combat ! Parfois j'en ai ras le bol mais heureusement, je suis têtu et je vais jusqu’au bout. Mais ce n’est pas toujours un plaisir... »

Tu collectes beaucoup pour tes carnets ?

« Oui. J'ai voulu être entomologiste ou herpétologue ! J’ai toujours tripoté des bestioles, je n’ai jamais eu d’aversion et tout petit, j’avais des araignées dans les mains, des serpents… C’est donc naturellement ce que je voulais faire. C’est aussi pour ça que j’ai viré dans le dessin car je dessinais ce que j’aimais. Le dessin n’a jamais été une finalité. C’était un moyen pour moi de mieux comprendre et de représenter… J’ai commencé par ne faire que du dessin animalier d'ailleurs. J’ai passé pas mal de temps avec des entomologistes en Guyane : ils passent leur temps à disséquer, à compter… Il y avait des termitologues notamment, qui passaient leur journée en forêt à récolter des termites et leurs soirées à les compter à la pince à épiler pendant des heures ! (rires) Ça a été une déception finalement, de me rendre compte que j'idéalisais quelque chose. Herpétologue c’est compliqué mais j’aurais bien aimé collecter le venin pour les sérums. Ça, ça m’aurait bien plu ! Mais dans mon métier d’artiste, je peux faire tout ça à la fois. Je collecte beaucoup d’insectes morts pour pouvoir travailler dessus. Le moindre tiroir ici est un musée ! J’ai un bel équilibre parce que ma pratique artistique permet de nourrir mon imaginaire : le voyage, les insectes, les reptiles… C’est transversal. Mon métier d’enseignant que j’exerce à mi-temps lui, me permet de garder une vie sociale. J’enseigne les arts appliqués et je forme des graphistes. C’est un bon mix.

Au début je faisais mes carnets de voyage in situ, je ne dessinais que sur place mais ça impose une technique, un format et j’aime bien prendre mon temps, ne pas être obligé d’attendre le prochain voyage pour continuer… Donc j’ai trouvé ça stupide. Désormais, mon travail sur le terrain c’est de prendre des notes, faire des photos, collecter, réaliser des croquis… Et le gros de la création se passe désormais ici, en atelier. »

Tu es retourné en Guyane chaque année depuis 25 ans : n'as-tu pas eu envie d'aller voir ailleurs ?

« 25 années, et autant de voyages, voire même plusieurs dans l’année ! C'est ce qui m'a permis de construire des relations avec la Guyane car je n’aime pas être superficiel, j’ai besoin d’approfondir. Je suis tout de même allé ailleurs entre temps : j’ai rayonné au Brésil, au Suriname, au Nicaragua… Mais le voyage que je dois faire systématiquement, ça reste la Guyane. J’ai mes attaches chez les Amérindiens, ou parmi la population Hmong, ces réfugiés que l’on a fait venir en Guyane après la fin de la guerre du Vietnam. Ce sont des relations qui mettent énormément de temps à être créées parce qu’en Guyane, lorsque vous êtes métro, il faut montrer patte blanche. Je ne suis pas du tout quelqu’un d’intrusif et d’invasif. J’attends que les gens viennent à moi. Et ça, ça prend du temps. Mais ce sont des liens qui sont forts et sans rapport à l’argent.

À Awala Yalimapo, chez les Kali'nas, j’ai mis 10 ans pour percer et avoir un autre rapport que celui du touriste. Émilie et moi on s’est plusieurs fois posé la question d’y vivre mais finalement je pense que mon métier d’artiste prend tout son sens dans ces allers-retours parce qu'il ne sert pas à me faire valoir mais à partager et faire découvrir des visages, des gens, des peuples, une civilisation, la forêt. Si je vis sur place, ce travail n’a plus vraiment de sens. Et puis la Haute-Savoie est une région formidable. J’ai toujours eu le cul entre deux chaises ! J’ai aussi une peur monstrueuse de vivre là-bas et d’être blasé. Ce serait terrible ! Tout pourrait s’effondrer, je n’aurais plus de sens ! »

En attendant c'est la forêt amazonienne qui s'effondre à toute vitesse...

« Oui... Nous avons vu le pays changer énormément depuis notre premier voyage : la violence, la population qui croit à une vitesse impressionnante et qui mord sur la forêt… Pour moi dans 40 ans, la forêt amazonienne n’existe plus. On parle de la fonte des glaces mais on oublie de dire que la plus grande quantité d’eau douce en dehors de la glace des pôles, elle est en Amazonie. Elle est dans les arbres, dans les cours d’eau… Plus on coupe la forêt, plus toute cette eau se retrouve dans l’air. Et puis l’Amazonie a besoin d’une certaine surface pour pouvoir maintenir son climat et son écosystème, elle a besoin d’une certaine quantité de biomasse. Quand celle-ci va trop se réduire, elle ne pourra plus se régénérer, ce sera fini, elle va dépérir très rapidement. Et nous sommes en train d’atteindre le seuil de rupture. Pour ma part, je suis très pessimiste, c’est trop tard. C’est terrible parce que j’ai la chance de voir la forêt amazonienne et à la fois, j’ai la malchance de vivre sa fin. D’où ma boulimie d’illustrations sur le sujet... »

N'est-ce pas un constat qui te révolte ? Comment aimer autant cette Amazonie et accepter de la voir disparaître ?

« Ça me révolte bien sur ! Chaque voyage que je peux faire est aussi une douleur. Dans mon travail, la forêt jaillit. Soit je la magnifie, soit je montre ce que l’on perd. J’ai des planches où je vais montrer la déforestation, lesquelles sont assez percutantes. C’est ma goutte d’eau, le fameux mythe du colibri de Pierre Rabhi. Je fais ma part, c’est ma façon d’agir, en témoignant là-dessus au travers de l’art.

Souvent quand je vais en Guyane, je passe au Suriname. Comme la Guyane, le Suriname était magnifique autrefois. La forêt y était extraordinaire mais le président l'a vendue aux Chinois. Il est totalement corrompu… Et il faut bien se rendre compte que nous sommes tous responsables de la déforestation en Amazonie. L’anecdote que je vais raconter est vraiment édifiante : les Chinois étaient les plus gros producteurs de palettes au monde qu’ils fabriquaient avec leurs propres arbres. Puis la région d’où ils tiraient leur bois de palette a été dévastée par des inondations. Cette catastrophe est due au fait que les eaux de ruissellement ne sont plus retenues à cause des arbres coupés en masse, on a le même problème en France, notamment dans le Var. La végétation ne retient plus rien et ça crée des inondations et des coulées de boue catastrophiques. Les Chinois ont donc interdit la coupe des arbres mais sont allés en couper ailleurs et ils ont visé des pays faciles à corrompre et notamment le Suriname. La route pour aller à Paramaribo qui était très verte et très boisée a été complètement dégagée en deux années, on était alors pris dans les bouchons avec les camions qui chargeaient les grumes sur des kilomètres et des kilomètres. Tout ça pour faire du bois de palette dont on se sert nous ! On participe donc malgré nous à la déforestation. On parle beaucoup de l’Amazonie qui brûle pour y planter du soja qui va nourrir le bétail. Même si ce sont des bêtes françaises, le soja qui les nourrit est brésilien lui. On a beaucoup mis l’accent là-dessus mais le bois de palette est une autre manière de participer à la déforestation en Amazonie de façon beaucoup plus insidieuse. »

Étienne se lève et se met à fouiller dans un placard dont il sort des collages magnifiques, des dessins originaux réalisés entièrement au stylo à bille, des illustrations de l'Amazonie éventrée par d'énormes pelleteuses, son premier carnet de voyage réalisé entièrement sur le terrain, un poisson avec une sacrée précision au niveau des écailles, un serpent pour lequel il les a toutes comptées les écailles afin de ne pas se tromper d'espèce ! Il me montre la coiffe de Raoni avec les plumes de trois espèces de aras différents. On fait l'inventaire une bonne demi-heure durant des nombreux trésors de son atelier... Avant de reprendre le fil de notre conversation :

« Mon sang a coulé en Guyane et je suis encore plus connecté à cette terre »

Le 1er voyage que tu as fait en Amazonie, tu avais donc 20 ans...

« Oui j’ai travaillé, j’ai économisé et j’ai acheté un vol sec. Je suis parti un bon mois avec Émilie, mon épouse, que j’ai rencontré aux Beaux Arts. »

C’est donc toi qui l’a embarquée dans ta passion pour l’Amazonie ?

« Complètement ! Elle n’avait pas le choix, ça faisait partie du package ! (rires) Elle était demandeuse de ça aussi, ça a été naturel. On a atterri à Cayenne et à partir de là, on a rayonné, beaucoup à l’arrière des bennes, au milieu de la canne. Le fait d’être étudiant et fauché nous a ouvert des portes. On avait une spontanéité, une fraîcheur, les gens venaient vers nous… Les amitiés que l’on a noué cette année-là, on les a toujours 24 ans après et c’est encore plus fort. »

En arrivant pour la première fois, la réalité a-t-elle été à la hauteur de cet imaginaire et de ces attentes de gosse que tu nourrissais depuis si longtemps ?

« Ça ne m’a jamais déçu la Guyane ! Déjà lorsque tu atterris, c’est le seul aéroport international où tu es cerné par la forêt primaire. C’est unique au monde ! D’entrée de jeu, ça te donne le ton : tu débarques de l’atmosphère climatisée de l’avion et tu as cette bouffée d’air chaud et humide de sous-bois... C’est une béatitude totale ! À Cayenne, tu as beau être en ville, l’Amazonie est déjà présente. Un anaconda peut très bien traverser la route à la sortie de l’aéroport ! Je m’émerveille toujours de la Guyane et vingt-quatre ans après, je ne sais jamais sur quoi je vais tomber durant le voyage. L’Amazonie, c’est comme un grand magasin dans lequel on découvrirait des rayons tous les jours ! C’est Noël et on ne sait pas ce qu’il y aura dans les cadeaux... »

Qu’as-tu retiré de plus fort de tous ces voyages au cœur de la forêt et de tes rencontres avec les peuples autochtones de Guyane ?

« Je suis devenu profondément athée ! (rires) »

... Je ne m’attendais pas à cette réponse ! (rires)

« Petit, on a tenté de m’inculquer une éducation religieuse mais j’ai tendance à ne croire que ce que je vois. Le fait de voyager et de découvrir d’autres formes de croyance, ça m’a ouvert les yeux. Je me suis demandé : "Qui a raison ? Tout le monde a peut-être tort mais pourquoi croire à ça alors qu’il y a aussi ça et ça et ça…" Les croyances amérindiennes sont extraordinaires même si sur le coup, tu es un peu goguenard. Si tu n’es pas ouvert et que tu t'en tiens à ta vision occidentale, tu te dis : "Oui oui, c’est ça…" Mais en creusant, tu te rends compte que leurs croyances leur ont permis de vivre sans perturber leur environnement depuis des siècles. S’il n’y avait que des Amérindiens en Amazonie, la forêt serait pérenne. Ils ont des choses vraiment censées : par exemple sur le fleuve, à une certaine période de l’année, il y a un endroit tabou où personne n’a le droit d’aller parce qu’il y a un énorme anaconda qui vit dans les eaux. Si tu y vas, la croyance dit qu'il va te manger. Et puis tu t’aperçois que durant la période en question, le fleuve bouillonne et n’est pas comme à son habitude : c’est une période de frai pour une espèce de poisson. Nous on fait des fermetures de pêche mais en un siècle, on a tout démoli. Eux respectent par croyance. Et c’est encore plus fort ! On associe la notion de peuples primaires à des croyances primaires mais je trouve que l’on est plus primaire qu’eux, plus barbare. Je trouve qu’il y a une certaine poésie dans l’animisme, cette beauté de mettre un esprit dans toute chose vivante... J’aimerais beaucoup y croire. Pour autant je n’y crois pas. »

Et malgré tes attaches à la terre guyanaise et à ses croyances ancestrales qui protègent une réalité physique, tout cela ne résonne pas en toi de façon spéciale ?

« Si mais mon côté scientifique et cartésien continue de compter les écailles ! (rires) À croire que je suis toujours en alternance sur tous les sujets : j’ai envie d’y croire mais mon côté cartésien m’en empêche. Le fait d’être athée te permet de ne rien refuser non plus. Être athée, ce n’est pas être fermé. Au contraire, je suis devenu profondément ouvert. Je respecte toutes les croyances et n’ai aucune intolérance. Pour ma part, j’ai pris de la distance et cela m’a permis de mieux comprendre les trois grosses religions monothéistes. Je me suis intéressé à l’islam, j’ai relu davantage la Bible, les différences entre l’Ancien et le Nouveau Testament… Avec un détachement qui m’a permis de mieux l’analyser, de mieux comparer. Et de découvrir que les trois textes prônent la tolérance et l’amour de l’autre. Comment peut-on alors en faire une lecture à ce point difforme ? »

Si tu devais nous raconter une anecdote marquante vécue avec une peuplade de Guyane, laquelle ce serait ?

« Les Hmongs qui m’ont tiré dessus ! »

Comment ça ils t’ont tiré dessus ?...

« Eh bien regarde - Étienne me montre tout le côté droit de son visage - j’ai une balle dans la tête, en fait. Ils m’ont tiré dessus de face. Tout ça, c’est en titane. La balle est logée dans ma cervicale. C’est une histoire particulière… Elle démarre en 2007, alors que je fais ma plus belle rencontre dans la jungle : un jaguar sur lequel je tombe en pleine nuit. J'ai senti quelque chose derrière moi. C’est fou : je ne l’ai pas vu, pas entendu et pourtant, j’ai deviné une présence. J’avais un caïman dans les mains que je prenais en photo à ce moment-là. Je l’ai posé et me suis retourné. J’ai du mal à comprendre ça d’ailleurs. Pourquoi je me suis retourné ? Peut-être des restes d’un cerveau reptilien, l’instinct primaire… L'animal était posé et me regardait, à sept mètres derrière moi environ, pas du tout en état de prédation. Je l'ai pris en photo et j'ai passé un moment incroyable. Là, c’était une joie de gosse, une véritable joie de gamin ! Je n’avais pas ressenti ça depuis mon enfance à Noël ! »

Ne l'as-tu pas craint à ce moment là ? Un jaguar qui te fait face en pleine nuit au beau milieu de la jungle guyanaise…

« Ah non, non, non ! Le jaguar n’est pas un animal dangereux pour l’homme, sauf s’il est provoqué ou chassé. Je n’ai vraiment pas eu peur et il n’était absolument pas en position de prédation. Je ne prenais jamais mon appareil de nuit mais ce soir-là, je l’avais. Je lui ai parlé. Il s’est approché. Je l’ai photographié et puis il est parti. C’est là que j’ai pris ce cliché. (Il me montre la photo d’un jaguar qui trône fièrement au mur derrière lui, ndlr). J’en tremblais tellement j’étais heureux comme un gosse. Et puis j'ai décidé de rentrer, ma soirée était faîte ! J'ai remonté la rivière et je suis passé dans un petit canyon. En éclairant, je l'ai vu et je lui ai parlé tout en avançant pour rentrer au campement. Et il m’y a suivi ! Ça n’a vraiment pas peur de l’homme. Quand tu vois un jaguar, c’est vraiment que lui a décidé qu’il voulait être vu. »

L’année d’après, nous sommes arrivés à la saison des pluies. La rivière était en crue. Immédiatement, je suis parti seul en forêt, j’avais envie de me dégourdir les pattes et j'ai annoncé partir quatre jours. En arrivant au campement, l’eau était dégueulasse mais j'avais tellement soif que malgré la nuit, je suis allé en forêt remplir ma gourde. J'ai vu une belle empreinte mais je n'ai pas capté tout de suite... Et puis dans la rivière, j’ai entendu soudainement un bruit, une espèce de piaulement et j'ai vu passer une petite masse sombre. Je pensais que c’était un margay. Je l'ai suivi, il a repris pied sur la berge, s'est planqué dans un buisson et c'est là que j’ai entendu un plus gros bruit derrière moi. En fait, la mère suivait le petit, ce n'était pas un margay mais le bébé d'un jaguar, et elle s’est révélée au moment où je devenais potentiellement dangereux. Elle a fait le tour et s’est interposée entre son bébé et moi. Elle a fait une première charge d’intimidation pour me faire reculer. Puis une deuxième. J’ai reculé mais pas assez vite et elle m’a laissé trois griffes dans le flanc. Je suis rentré au campement : ça moussait, ça saignait. Je faisais des photos macro de mon flanc pour parvenir à voir à quel point c’était profond. Mais je ne pouvais pas partir : j’étais blessé, il faisait nuit, c’était impossible. J'ai pansé la plaie comme j'ai pu et le lendemain matin, je me suis mis en route en me disant tant pis, si je tombe dans les vapes, plus je serais près du village et mieux ce sera. Je suis parvenu à rejoindre le village, j'étais tout vert. Finalement, j'ai débarqué à l’hôpital et ils se sont étonnés parce que dans la plaie, il y avait la présence de bactéries bizarres : c’était le début de la gangrène en 24h ! Je n’osais rien leur raconter au début... J'ai juste dit m’être blessé en forêt. Mais la forme des blessures et ce qu’ils y ont trouvé, notamment des germes de toxoplasmose, fait qu’ils m'ont questionné davantage… J'ai fini par leur expliquer et je leur ai montré la photo furtive que j’avais prise pour assoir mon discours et prouver que je n'étais pas un affabulateur ! Pendant quelques jours, tous les étudiants en médecine sont passés dans ma chambre pour voir ça ! (rires) »

Wow ! C'est digne d'un grand film d'aventure ! Et en plus d'une attaque de jaguar, des Hmongs t'ont tiré dessus donc ?

« Oui, l’année encore d’après, sur la même crique… Je vois dans la nuit des frontales qui redescendent. Et je sais que ce sont des chasseurs. Je me mets à un carrefour en éclairant la canopée avec ma frontale pour qu’ils sachent que je suis là. Mais ça n’a pas suffit… Ils m’ont dégommé à 10 mètres. En fait, il y avait une langue de terre entre eux et moi ce qui a fait que ma frontale, ils l'ont vue à 50 cm du sol eux. Ils ont pensé que c’était un jaguar et se sont mis à me tirer dessus. »

Mon dieu ! Mais cette crique t’en veut, c’est à peine croyable !

« (rires) Je ne sais pas, peut-être... ! Et en même temps, elle m’a tellement apporté... On parlait d’animisme et de croyances tout à l'heure : c'est là où ça devient intéressant. Je passe les détails d’un épisode tout de même tragique, on ne va pas se leurrer… Je me fais opérer une nuit entière à Cayenne mais ensuite, ils sont limités et je me fais donc rapatrier à la Pitié-Salpêtrière le lendemain. Le hasard fait que je prends l’avion avec celui qui m’a tiré dessus ! À l’aéroport, il donne un caillou à Emilie et lui explique que son oncle, un des derniers chamans Hmongs, a fait une cérémonie sur les lieux de l’accident car selon les Hmongs animistes, à l’endroit où tu as subi une grosse peur, il y a une partie de toi qui reste. Le chaman a donc fait une cérémonie pour que cette partie de moi restée sur les lieux soit finalement renfermée dans le caillou. Il a donné le caillou à Emilie en lui expliquant qu’il fallait le mettre sous le lit et que je devais dormir avec un mois au moins. Dix ans après, le caillou est toujours là ! (rires)

Nous avons fait la cérémonie du pardon également, très importante chez les Hmongs, sans quoi ils deviennent malades. Ils convient tout le clan et organisent un grand repas durant lequel ils te tressent des liens autour du poignet. Et à ce moment-là, j’en ai appris un peu plus : Topol, qui m’a tiré dessus a mon âge et ses enfants sont nés la même année que les miens. Lui a une culture occidentale et les légendes animistes de son oncle, il s’en tape le coquillard ! Mais il m’a expliqué que chez les Hmongs, la viande de félin est tabou. Son oncle ne cessait de lui rabâcher : "Arrête de chasser du félin ! Tu verras un jour, l’esprit du félin va se retourner contre toi." Alors quand l’oncle a appris que l’année d’avant je m’étais fait chatouiller par un jaguar, pour lui c’était un transfert de l'animal pour se venger et donner une leçon à son neveu. Comme tu le vois, ça va loin ! »

Il faut dire que cet enchaînement d'évènements, au même endroit, et successivement d'une année sur l'autre, ça a de quoi faire croire au destin ! (rires) Même après tout ça, ton incroyable chemin de vie imbriqué à celui de la Guyane et à ses êtres-vivants, tu restes très cartésien vis-à-vis de ta propre histoire ?

« J’y crois quand je veux bien y croire (rires) ! Je me réserve la liberté d’y croire, quand ça m’arrange ou pas ! »

Et ça ne t’a pas vacciné pour de bon ? Ta volonté de retourner en Guyane était la même après ce si lourd épisode ?

« Elle était encore plus forte ! Mon sang a coulé en Guyane et je suis encore plus connecté à cette terre ! Les gens étaient persuadés que je n’allais pas y revenir. »

C'est véritablement un amour passionné dis donc ! Mais malgré ça tu as peur qu'elle te déçoive...

« Mais oui ! C’est comme une rencontre : tu as un coup de foudre et tu te demandes si tu dois vivre avec ou pas ! (rires) Tu as peur de rentrer dans un quotidien et que la passion s’essouffle ! »

Pour finir, j'ai envie de te demander de nous partager le plus précieux trésor que renferme ton atelier et de nous en conter l'histoire...

« Si c’était un livre, ce serait Les lances du crépuscule, de Descola. Côté objets, j’en ai beaucoup mais je ne suis pourtant pas très matérialiste. C’est marrant de dire ça alors que je vis dans un petit musée ! Mais si je devais n'en retenir qu'un, ce serait ça : - Étienne décroche un tout petit masque du mur, sublimé sous un cadre de verre - Ce n’est pas amazonien, c’est Haïda, de Colombie-Britannique donc. C’est un très vieux masque de chaman haïda qui date du début du XXème siècle. Ce masque, c’est de l’argent bosselé qui a été fait il y a plus d’un siècle. Il m’a toujours fasciné, tout comme la culture haïda. J’en ai partout ici, et je suis tatoué Haïda… J'ai découvert cette culture lors de mon tout premier voyage au Canada. C’est fou la manière dont ce peuple a réussi à intégrer l’art dans ses croyances. Rien ne leur arrive à la cheville, il y a un tel art du graphisme ! Maintenant je le décode d'ailleurs : c’est d’une complexité... ! Ohlala, c’est fascinant ! Alors ce petit masque, il est très symbolique. C’est l’homme en transe. C’est un objet très touchant qui raconte tellement de choses... C’est le masque guérisseur, celui de toutes les cérémonies. Cette amulette a surement soigné des mourants, elle est peut-être la dernière chose que certaines personnes ont vu. C’est vraiment un objet très fort. Et bien sur cette coiffe de Raoni : forcément, elle est aussi très symbolique… »

POUR ALLER PLUS LOIN :
- Retrouvez un extrait d'un carnet de voyage d'Émilie et Étienne Druon intiulé "Le Paradis morcelé" sur la forêt amazonienne de Guyane.
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