Par Laetitia Santos
Posté le 20 février 2026
L’industrie du tourisme fait rêver et accomplit les désirs d’évasion des plus privilégiés. Mais cette même industrie est-elle concernée et engagée lorsqu’il s’agit de défendre les espaces, les cultures et surtout les hommes qu’elle vend au plus grand nombre ? Le journaliste Pascal Falcone a sa petite idée sur la question... et publie un ouvrage acide qui dénonce tout en appelant à l’altruisme pour du voyage qui, à défaut d’être un essentiel, serait au moins porteur de sens.
Journaliste voyageur et directeur de publications, Pascal Falcone est de ces personnalités qui ont un besoin chevillé au corps d’agir avec utilité. Doux et bienveillant la plupart du temps, il peut d’un coup tendre provocant, cynique et mordant. La faute à une conscience aiguisée sur un secteur touristique qu’il ne connaît que trop bien et qui, au fil des années, a fini par l’écœurer. Trop d’avions pris à tort et à travers quand 80 % de la population mondiale n’a, elle, jamais voyagé par les airs ; trop de luxe et de services rien que pour une poignée de gens qui en devient capricieuse ; trop de dégradations des sites, des terres, des coutumes folklorisées… Trop d'asservissement des pays du Sud pour contenter ceux du Nord. Tout ça pour nourrir plaisir personnel d´un côté et profit de l'autre. Toujours plus de profit.
Si le voyage est souvent associé à de grandes vertus humaines – partage, apprentissage, tolérance, bienveillance et autres angélismes – dans les faits, le voyageur est trop couramment un prédateur. Prédateur de l’ailleurs qu’il s’approprie, qu’il consomme, qu’il dérègle… Le voyage a perdu de sa teneur initiale et à l’instar de bien d’autres domaines, est devenu un simple bien de consommation à destination des plus aisés.
« Quelle intention pour continuer à voyager de nos jours ? », questionne alors Pascal Falcone. Son ouvrage, il le veut véritable pavé dans la mare, pour bousculer les consciences et qui sait, ramener à la raison quelques conso-voyageurs qui redeviendraient ces nomades authentiques que l’Homme était à la première heure. Mais l'horloge a tourné et avec elle, la menace de la fin du voyage. Ou en tout cas d'un certain type de voyage. L'heure doit être aux nobles intentions : « Votre passage sur Terre est un voyage expérimental pour vous rendre meilleur alors ne le ratez pas ! »
Entre journaux de bord voyageurs nous emmenant vers des destinations méconnues et parfois très engagées, et mises au pilori de certaines agences de voyage ou professionnels infects, l’ouvrage balance sans arrêt entre positif et très négatif, entre douceur de vivre et véritable aversion d'un secteur trop souvent immoral et détestable. Et si on se questionne sur l’utilité de dénigrer avec véhémence certaines personnes ad hominem dont il ne reste de toute façon plus grand-chose à sauver semble-t-il, on prend plaisir à traîner nos savates à travers le monde aux côtés de Pascal Falcone.
Quand il nous embarque pour la Turquie, mais pas celle surconsommée d’Istanbul, de la Cappadoce ou de Bodrum. Avec lui, on s’envole pour Mardin, au sud-est du pays, non loin de la frontière syrienne, citadelle faisant face aux plaines de l'ancienne Mésopotamie, habitée principalement par des Kurdes et des Assyriens. « Dans le dédale des rues, la vie s’installe comme tous les matins du monde. Les rideaux métalliques se lèvent sur des métiers qui n’existent plus chez nous : un sellier pour mules, un tourneur sur bois de peupliers, un savonnier… Les premiers thés et cafés invitent aux palabres des hommes assis en terrasse. » Le récit oriental nous charme, tout en nous éveillant à la situation des Chrétiens d’Orient sur lesquels « le gouvernement islamo-conservateur souffle (...). Si le culte n’est pas officiel, le gouvernement turc laisse faire, mais pour combien de temps encore ? »
On adore aussi voyager avec lui en Mauritanie vers Chinguetti : « La nuit se pose sur Chinguetti, seuls les phares de quelques vieilles Mercedes-Benz rafistolées projettent leurs ombres sur les murs en pierre sèche de la maison d’hôtes La Gueïla. Sylvette et son associé Sidi accueillent les voyageurs dans leur maison remplie de charme. Un parfum d’eau de fleur d'oranger flotte dans l’air. Les chambres aux confortables lits tournent autour du patio, ombragé par un palmier répondant au bougainvillier. La Gueïla est devenue l’adresse fréquentée par les expatriés, les ambassadeurs de sortie en famille, et surtout les voyageurs prêts à affronter l’infini désert. Ici, on mange des soupes bio du potager, relevées aux épices Roellinger, ou des tajines et couscous inspirés d’ailleurs. C’est un peu l’unique adresse du coin ! »
Mais le voyage le plus marquant que Pascal nous offre en partage après le Bénin, les États-Unis, le Japon, l'Italie ou encore le Groënland, c’est celui en Ukraine, qui clôt son ouvrage. Convié par la ville de Lviv, qui espère la fin de la guerre et s'attelle d'ores et déjà à préparer des lendemains meilleurs pour vivre le présent avec espoir, Pascal a éprouvé avec force l’envie de vivre comme jamais quand il a partagé l'existence menacée des Ukrainiens et leurs nuits sous les bombardements. « J’ai eu peur cette nuit. Je crois même que j’ai encore peur. C’était une nuit d’été, il faisait chaud, j’ai alors décidé d’ouvrir la fenêtre de ma chambre d’hôtel. Il se trouve à quelques pas de la place Maïdan. Cette nuit, dans le ciel gris, ce n’était pas le tonnerre qui grondait, mais les missiles et les drones russes. Il y a eu sur toute l’Ukraine 1244 alertes. (...) Plus que jamais, cette nuit j’étais vivant. On ne prend véritablement conscience de sa vie que lorsque celle-ci est mise en danger. J’étais en vie, parce que de tout mon corps je tremblais. Une peur comme celle de notre enfance, lorsqu’on se cachait, par peur du grondement du tonnerre. Une peur incontrôlable, celle qui vous triture les entrailles, celle qui vous fait trembler de l’intérieur sans que vous ne puissiez rien y faire. Cette peur, c’est celle qui s’inscrit profondément en vous, pour un jour refaire surface, sans que, pour autant, vous l'ayez invoquée. Une fois de plus, je prends pleinement conscience, au long de ce voyage, de la souffrance psychologique que les Ukrainiens doivent endurer comme tous les autres peuples survivant sous les bombes.» Extrêmement marqué par ses voyages en terres ukrainiennes en temps de guerre, Pascal Falcone a depuis créé une association de tourisme altruiste, We Are Ready, qui vise à récolter des fonds pour soutenir en première action l'orphelinat des enfants de Drohobych. Convaincu que le tourisme doit être un vecteur de paix affirmé.
Au-delà de ces escales exotiques, charmantes, attirantes ou bouleversantes, l'ouvrage a pour vocation d'inspirer. Pascal Falcone nous transmet à la fois des clefs de sagesse reçues de ses propres rencontres à travers le monde tout en même temps que des pistes de réflexion philosophique qui l'ont traversé tout du long, comme à Bogota en Colombie où il écrit sur l'importance de l'intuition et du sixième sens suite à une agression perturbante, mais aussi sur notre condition de solitude individuelle dans une vie pourtant organisée en collectivité ; l'appartenance encore lorsqu'il évoque l'Asie et le Vietnam.
Il nourrit aussi ses écrits d'invitations de personnalités à qui il confie quelques pages à l'instar de Roselyne Charpentier, thérapeute spécialiste en caractérologie que l'on adore et qui n'est autre que l'auteure de la préface ; Valérie Trierweiler qui a pris la plume à propos des enfants de Ganvié ou Lucas Buchholz, écrivain et confériencer qui de sa rencontre avec les Kogis s'est vu insuffler la nécessité de modifier ses relations intimes à autrui, notamment l'attention portée à l'autre et les mots choisis pour converser de façon à instaurer un climat de sécurité et de paix. On aime aussi l'intervention de Laurence Devillairs, philosophe, sur la nécessité du beau, la puissance de l'esthétique comme expérience totale transformatrice, celle qui ne laisse pas intact mais élève. Pascal Falcone a cette autre qualité de savoir si bien s'entourer.
Enfin, l'ouvrage a aussi et surtout pour vocation de dénoncer. Le surtourisme, à l'image de Hainan en Chine et de sa plage si bondée qu'on ne distingue plus ni les eaux ni les sables ; le "tourisme des corps", à Bali et ailleurs en Indonésie où la prostitution infantile est monnaie courante ; les croisièristes détenteurs de "géants des mers" : « ceux de plus de 3 000 passagers expulse(nt) la même quantité de soufre que l’équivalent d’un million de voitures par jour » ; le commerce de la peur avec l'essor des séjours survivalistes surfant sur la crainte d'une probable future guerre nucléaire ; et tant d'autres dérives qui altèrent la noblesse initiale du voyage.
Et si l'on ne peut qu'approuver bon nombre d'amers constats compilés dans ces pages, on grince un peu des dents lorsque l'auteur se met à tirer à boulets rouges sur la profession : le président du directoire Selectour, Tourmag, le président du Seto ou celui de CLIA France. Non pas que l'on partage leurs idéaux à ceux-là, mais la finalité de la méthode nous questionne.
Pas du genre langue de bois, Pascal Falcone pousse la dénonciation jusqu'au burlesque : « Une directrice d’agence de la banlieue sud de Paris, d’un âge très avancé, était appréciée par le gratin parisien de l’industrie du tourisme. En effet, elle était présente à tous les rendez-vous mondains pour s’y produire dans le rire et la vulgarité. Sur sa dernière ligne droite, elle aimait se vanter de ses conquêtes, et de son succès sur Badoo. Il faut dire qu’elle offrait tout aux plus affamés. La voilà invitée en voyage en Tunisie par un ami, puisqu’elle avait l’âme en peine, en raison d’une pénurie de mâles. Cette échappée ne fut qu’une succession de clashs jour après jour. Imaginez le personnage, pas réellement l’élégance de Jackie Kennedy mais plus de Jackie Sardou. Quelle merveilleuse idée que d’aller visiter le souk de Tunis dans un minishort et un t-shirt au bord de l’explosion. Venant d’arriver, on ne peut accuser les savoureuses pâtisseries du pays. » L'intéressée poussera le bouchon jusqu'à se retrouver seins nus sur la plage : « Ce n’est pas à mon âge que je vais devoir me priver. Ils n’ont qu’à regarder ailleurs et remonter leur braguette. Pays musulman, et alors, ce sont tous des frustrés ! » À défaut de souligner grassement l'inélégance de sa consoeur, n'aurait-il pas mieux valu que l'auteur use de davantage de hauteur pour ne pas risquer de tomber, comme cet odieux personnage, dans la fange de l'outrage ? Mais nul doute que l'on aura pouffé à la lecture de ces lignes, tout aussi gêné que scandalisé par la scène évoquée.
« Il n’existe aucune recette ou code de bonne conduite du voyageur émérite. Elle demeure en nous. Cette aspiration se trouve en ceux qui désirent devenir le meilleur d'eux-mêmes. » Voilà du plus noble pour conclure et c'est l'inspiration à conserver de cet ouvrage-là, à laisser infuser lentement en vous...
FIN DU VOYAGE, de Pascal Falcone
Éditions du Lys Bleu, 23,40 €
Artisanat des 4 coins du monde. Bouquins. Matos technique et cosmétique. Conso engagée pour mieux voyager responsable.