Par Sabine Grandadam
Posté le 12 mai 2026
Il a consacré une grande partie de sa vie à soutenir le développement en Afrique et notamment dans les pays du Sahel grâce à des vols et des voyages vers des destinations isolées. Maurice Freund est décédé en Ardèche le 9 mai 2026.
C’est un jour chaud balayé de poussière, au Tchad, dans une petite baraque en ciment faisant office de tour de contrôle, au bord d’une improbable piste d’atterrissage au milieu de nulle part. Le jour décline rapidement, l’horizon ne signale aucun avion en vue. Et soudain, le bruit et la silhouette d’un appareil tirent des larmes à Maurice Freund. Après bien des péripéties, le vol tant attendu Paris-Faya-Largeau de Point-Afrique est là. “Le Point dans le ciel du Tchad, par-delà les conflits, les guerres tribales, les invasions occidentales, j’en pleure, j’en ris, nous nous serrons dans les bras avec le directeur de l’aéroport“, écrira-t-il plus tard dans son autobiographie.
Maurice Freund, pionnier du tourisme solidaire, décédé le 9 mai dernier en Ardèche à l’âge de 83 ans, a connu là l’un des épisodes les plus épiques de son parcours : l’affrètement en 2012 d’un avion 737 transportant des touristes depuis la France jusqu’au nord du Tchad, à Faya-Largeau, au Sahel. Un vol sous haute tension, que les autorités françaises désapprouvaient pour des raisons de sécurité dans une région proche de la Libye, battue par les rébellions et d’hypothétiques velléités djihadistes. Mais voilà : avec la coopérative de voyages Point-Afrique qu’il avait fondée en 1995, Maurice Freund était un défenseur impénitent du désenclavement des régions sahéliennes, où tant de ses fidèles clients, les “pointistes“ comme il les appelait, ont adoré sillonner le désert et bivouaquer à la belle étoile. Un entêtement quelles que soient, ou presque, les embûches, comme ce jour-là, le 18 février 2012, où jusqu’au bout, “l’avion du Point“ a failli ne jamais atterrir dans le désert du Tchad, avant de finalement débarquer ses passagers ahuris, un instant avant la nuit qui aurait empêché l’atterrissage.
Pour Maurice Freund, l’essentiel n’était pas de faire le voyagiste. C’était, grâce au voyage et à des avions se posant loin des capitales, de fournir du travail aux populations éloignées de tout, livrées à la pauvreté et aux ambitions de groupes radicaux. Guides, chauffeurs, chameliers, cuisiniers, hébergeurs, artisans… tout un petit monde pouvait vivre avec les revenus générés par les touristes du Point-Afrique, en Algérie, au Burkina Faso, au Mali, au Niger, en Mauritanie, au Tchad…. De quoi apaiser les tensions, comme lorsqu’un vol de Point-Afrique se posa en 1995 à Gao, au nord du Mali, peu après une rébellion touarègue qui avait laminé la région. À chaque nouvelle aventure, les voyageurs ont suivi : l’homme est charismatique et a déjà prouvé cent fois qu’il pouvait tenir ses promesses, même au prix d’inénarrables retards de vols ! C’est que ces voyageurs ont partagé avec Maurice Freund le souhait d’une rencontre équitable avec l’Afrique, le désir aigu d’un échange vrai entre le Nord et le Sud. Aujourd’hui encore, comme hier et comme toujours, on pourrait entendre Maurice Freund dérouler le fil de toutes les erreurs, de toutes les fautes commises par les anciennes puissances coloniales, longtemps après les Indépendances.
Des années durant, le cercle vertueux du développement économique local comme facteur de paix et d’une vie meilleure a tenu, à tel point que la Mauritanie, par exemple, était devenue une destination “désert“ proposée par de nombreuses agences de voyage partenaires du Point-Afrique.
À son corps défendant, à mesure que les menaces terroristes se sont accentuées sur les pays du Sahel à partir de 2007, Maurice Freund a dû jeter l’éponge, sauf pour la Mauritanie. Il fustigeait volontiers les autorités françaises qui avaient désigné en “zones rouges“ de larges pans du Sahel, parfois abusivement estimait-il, et il pouvait arriver qu’avec l’appui d’amis influents et d’arguments solides et bien documentés, il obtienne gain de cause pour lever une partie de l’interdiction.
Bien avant cette nouvelle aventure, Maurice Freund avait bourlingué partout en Afrique, accompagné le chef d’État burkinabé Thomas Sankara (assassiné en 1987), exporté des haricots verts du Burkina Faso avec son ami Pierre Rabhi, qu’il a soutenu dans ses projets d’agro-écologie dans plusieurs pays africains. Tenace et idéaliste comme aux premiers jours de ses débuts dans l’aérien, avec le Point-Mulhouse, une entreprise qui, dans les années 1970, au nez et à la barbe des compagnies aériennes régulières, affrétait des charters à prix cassé vers de multiples destinations, permettant ainsi à toute une génération de voyager au bout du monde et aux immigrés de rentrer au pays.
Lorsque cet homme avait une idée en tête, peu de gens pouvaient l’en dissuader, même dans les alcôves ministérielles ou les ambassades où il présentait un nouveau projet qui agaçait souvent les autorités.
Jamais il ne s’avouait vaincu, sans doute parce qu’en se heurtant à un mur infranchissable, il aurait sombré dans la neurasthénie. S’il se voyait forcé de renoncer, un nouveau projet mûrissait dans sa tête, qui le galvanisait aussitôt jusqu’à ce que son plan aboutisse. Pour avoir parcouru une bonne partie de l’Afrique, noué des liens tant avec des chefs touaregs qu’avec des présidents du continent, il était sans aucun doute l’un des meilleurs spécialistes de la géopolitique dans la région. Mais chez Maurice Freund, c’était le contact direct et le jugement du coeur qui primaient.
Un jour de printemps 2026 en Ardèche, cet homme est fatigué. Il prend congé définitivement et laisse des milliers d’Africains et d’Occidentaux orphelins de sa présence. De son acuité, de sa générosité. Puisse son idéalisme demeurer dans le coeur de tous ceux qui l’ont aimé.
*Est-ce ainsi que les hommes volent. Mémoires d’un Robin des Airs“, Maurice Freund, Éditions de La Martinière, 2016.