Sabah Rahmani : "Je crois en la force du métissage"

Interview

Par Elodie Mercier

Posté le 1 février 2021

Rédactrice en chef adjointe de la revue "Kaïzen" et conseillère à la rédaction de la revue "Native", Sabah Rahmani est journaliste et anthropologue. Spécialisée sur le lien entre l’humain et la nature, elle est l’auteure de "Paroles des peuples racines", paru en 2019 aux éditions Actes Sud. Riche de deux cultures, française et arabo-berbère, elle imagine chaque jour un monde pour demain, plus respectueux de la Terre et des hommes et femmes qui l’habitent.


Qui êtes-vous Sabah, et d’où venez-vous ?

« Waouh ! Je vais essayer de résumer ! Je m’appelle Sabah Rahmani, je suis née en France, de parents immigrés marocains, arabo-berbères, et j’ai grandi dans une petite ville du Perche. Ensuite, à dix-huit ans je suis venue à Paris pour faire mes études de biologie car je rêvais de travailler dans la forêt. Je voulais être ingénieure forestière, pas pour couper les arbres mais pour être au plus près d'eux. Je me suis toujours sentie proche de la nature de par mon éducation. Lorsqu'on allait au Maroc chez mes grands-parents dans le Moyen-Atlas berbère, il y avait cette sensibilité et ce rapport à la nature qui m’a toujours attirée. Après une première année à Paris qui ne m’a pas trop plu, je me suis dirigée vers des études de sociologie et d’anthropologie. Ensuite, j’ai fait des études de terrain dans des communautés autochtones Aymara qui sont des Amérindiens de Bolivie. Je me suis spécialisée sur le rapport Homme-Nature dans les Andes centrales, et pour cela, j'ai voyagé au Pérou, en Équateur et en Bolivie donc.

J’ai grandi dans deux cultures, la culture française à l’école, que j’aime beaucoup, laïque, républicaine, intellectuelle, rationnelle voire parfois rationaliste, et la culture arabo-berbère : mes parents étaient analphabètes, ils avaient une grande culture orale et de la sensibilité, notamment à la nature. En travaillant autour des peuples autochtones et de la relation Homme-Nature, je me suis retrouvée moi-même : il y avait cette alliance, cette convergence entre cœur, esprit et corps. On a souvent tendance à oublier le corps dans nos sociétés, moi ce qui m’intéresse c’est vraiment la démarche d’unification, une vision globale et holistique de l’être, que ce soit son âme, son corps, son esprit, son mental. Quand on rassemble toutes ces parts-là de nous-même, ça libère, ça allège, on se reconnecte à notre source, à nos racines, à notre identité au sens ouvert et non fermé et dogmatique, évidemment, et on est d’autant plus ouvert aux autres et à la différence. L’altérité, les autres, nous tendent aussi un miroir de nous-même, et une fois qu’on s’est trouvé, il y a d’autant plus d’ouvertures. Donc c’est une espèce d’échange, de va-et-vient dans la rencontre avec soi et avec l’autre, qui génère quelque chose de libérateur, de très riche et beaucoup plus profond. Avec cette démarche, je suis devenue aujourd’hui journaliste, anthropologue de formation, rédactrice en chef adjointe de la revue "Kaïzen" et je suis aussi conseillère à la rédaction de la revue "Native des peuples et des racines", et l’auteur du livre "Parole des peuples racines". »

Sabah Rahmani avec Ivanice Pires Tanoné, cheffe de la tribu des Kariri-Xocό (Brésil)

« Prendre du recul et ne pas se laisser envahir par un fatalisme paralysant... »

Le magazine Kaïzen justement, est un média 100% positif. Choisir l’optimisme dans un monde où tout semble aller mal, c'est une nécessité pour vous ?

« Depuis un an et demi, "Kaïzen" a changé sa baseline, on ne s’appelle plus 100% positif, on s’appelle maintenant "Kaïzen, média explorateur de solutions écologiques et sociales". Nous sommes dans une démarche de journalisme d’impact, c’est-à-dire, non pas de nier les problèmes mais de donner l’information des solutions. Le journalisme des solutions, c’est aussi celui qui informe d’initiatives citoyennes, locales, dont on entend moins parler, mais qui sont aussi réelles et qui font aussi partie de l’information. Les grands médias ont tendance à parler beaucoup plus de ce qui joue sur la peur comme les conflits. Ce qui est la réalité mais plutôt anxiogène et ils le font au détriment des autres nouvelles qui peuvent donner des pistes de solutions, d’ouvertures, d’évolutions. Il y a eu des études américaines sur l’impact de l’information sur le moral des gens, et on s’est rendu compte que plus les gens recevaient des informations négatives et plus leur moral baissait. On peut équilibrer l’information entre la réalité qui a ses problèmes, mais aussi la réalité qui a des solutions. On a énormément de lecteurs à "Kaïzen" qui nous remercient parce qu'on leur donne plus d’espoir, et surtout, en voyant que les autres y arrivent sans grands moyens, ils ont le courage de passer à l’action. Il y a un impact psychologique important : quand il y a un problème, soit on réagit par la peur, soit on décide d’agir pour trouver des solutions plus constructives, créatives et positives. Il y a énormément d’initiatives dans le social, l’agriculture, l’écologie, l’éducation, la gouvernance politique, il y a plein de choses qui se développent et qui, je suis persuadée, seront les bases du monde de demain. En fait, il s’agit de prendre du recul et de ne pas se laisser envahir par un fatalisme paralysant ou un optimisme naïf. »

Certains affirment que les petits gestes engagés du quotidien sont dérisoires, voire qu'ils ne sont qu’un prétexte pour avoir bonne conscience. Que leur répondez-vous ?

« Ce n’est pas dérisoire, c’est un premier pas. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. Alors c’est sûr que la somme des petits gestes quotidiens de tout le monde ne suffira pas à sauver la biodiversité mais c’est une condition nécessaire, à défaut d'être suffisante. Il faut absolument que tout le monde le fasse pour influencer les grandes entreprises à modifier leur mode de production et aussi les politiques à réorienter leurs priorités, et non pas se baser sur un système destructeur et énergivore. On sait très bien que les ressources de la planète sont limitées : en économie sociale et solidaire et en économie circulaire on peut réutiliser des choses, en consommant moins et mieux. Le consommateur est le moteur du changement du système. C’est pour ça que c’est important que chaque citoyen fasse ce qu’il peut chez lui, avec une alimentation bio, des produits ménagers écologiques, le zéro déchet, le recyclage, en achetant de deuxième main ou en favorisant la réparation. »

Face à la crise mondiale que nous vivons actuellement, beaucoup de citadins se rendent compte de leur éloignement à la nature. Selon vous, quelles seraient les clefs pour vivre de manière engagée et cohérente en ville ? Pensez-vous que ce soit réellement possible d’ailleurs ?

« Cette démarche de se reconnecter à la nature est positive dans le sens où, on l’a vu avec le confinement, comme je disais au début de l’interview, nous avons un corps : pour travailler, mais aussi pour respirer, pour rire, pour danser. Un corps sensible avec cinq sens. Et cette intelligence sensible, elle est tout aussi importante que notre intelligence rationnelle et mentale. Aujourd’hui, il y a énormément d’articles scientifiques qui prouvent les bienfaits de la nature sur la santé. Il y a, par exemple, les recherches au Japon sur les bains de forêts, les Shinrin Yoku : les arbres dégagent des phytocines qui baissent la tension artérielle et le stress. Nager, que ce soit à la mer, dans les rivières, c’est bon pour la santé, pour le corps, la peau. Se rapprocher de la nature, cultiver son jardin potager en bio, c’est aussi meilleur pour la santé.

Photo Sources: LTC Photography

Au départ, l’être humain vient de la nature : on a vécu dans la nature pendant 99% de l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui, l’urbanisation, et d’autant plus cette pandémie, nous font réfléchir sur nos modes de vie. Il ne s’agit pas d’un retour à la nature à 100%, caricatural et qui n’a pas de de sens, à la bougie : on ne va pas redevenir des hommes de Cro-Magnon ! Il s’agit juste de trouver un équilibre plus respectueux de nous-même car on l’oublie, mais la nature, c’est aussi nous-même. Ça ne veut pas dire qu’on doive mettre dehors tous les progrès de la technologie et de l’urbanisme, c’est juste qu’on est allés trop loin dans ce système ultracapitaliste, énergivore, inégalitaire et qui épuise les ressources. Nous sommes dans la fin d’un système, le covid n’est qu’un révélateur, comme le changement climatique et les crises sociales et politiques sont révélateurs. Il ne faut pas en avoir peur. Il suffit juste de prendre du recul et de regarder l’Histoire. L’Histoire de l’Humanité et des civilisations, ce sont aussi beaucoup de crises, des changements de système, des évolutions. Là, nous sommes en train de vivre ça, pas la fin du monde ! Il faut accepter de passer cette période difficile et il faut accepter de changer. Plus on va résister, plus ça va être difficile. »

« C'est un besoin inné de l'humain d'être au contact de la nature »

En parlant de nature, parlons donc de ces peuples qui semblent vivre en harmonie avec elle. Pouvez-vous d’abord nous expliquer ce qu’on appelle « peuple racine » et selon vous, pourquoi devrions-nous les écouter aujourd’hui ?

« Ce sont les anthropologues russes qui appellent les peuples autochtones les « peuples racines », en France on parle de peuples autochtones, en Amérique latine de peuples indigènes, à une époque on disait aussi peuples premiers comme au musée du Quai Branly. J’aime bien l’expression peuple racine, pour deux raisons. Symboliquement, la racine nous ramène à l’arbre, et chez les peuples autochtones, qu’ils vivent dans les forêts ou dans le désert comme les Touaregs du Sahara, l’arbre est fondamental. Il y a un lien très fort et généalogique avec ces arbres. En Papouasie-Nouvelle-Guinée ou chez les Pygmées du Gabon, on dit que les arbres sont nos frères. Dans beaucoup de cultures, les personnes sont enterrées au pied des arbres. L’arbre fourni beaucoup de choses, il nourrit, il soigne, il abrite, il peut aussi être un lieu de rituels. Une fois, j’interviewais un archéologue-anthropologue qui disait : « L’homme ne descend pas du singe, il descend de l’arbre », parce que l’origine de l’humanité, ce sont les forêts : la forêt équatoriale africaine. J’aime aussi l’expression « peuples racines » parce qu’ils sont à la racine de la connexion avec la nature, qu’ils n’ont pas perdue, comme nous. Nous, on s’est déracinés. On s’est déracinés de cette connexion à la Terre-mère comme ils disent dans beaucoup de cultures autochtones.

Cette connexion est à l’opposé du système occidental, à l’opposé du système de l’épuisement des ressources, à l’opposé du système vorace, qui dévore, qui puise en épuisant. Eux, c’est tout le contraire, quand ils puisent dans leurs racines et dans la nature, ils le font avec gratitude, reconnaissance et échange. Par exemple, chez beaucoup de peuples en Amazonie, en Afrique équatoriale ou en Papouasie Nouvelle-Guinée, avant de construire une maison, on choisit des arbres secondaires et non des « arbres-mères ». Et, on demande toujours l’autorisation aux esprits de la nature : la plupart des peuples autochtones sont des peuples animistes, c’est-à-dire qu’ils considèrent que toute forme de vie a un esprit ; que nous faisons partie d’un tout. Les animaux, les plantes, la mer, les rivières, les sources et les astres sont vivants : tout a une entité spirituelle. Les peuples racines ont donc une gestion très raisonnée de la nature. De même pour la chasse, ils ne mangent pas de viande tous les jours : ils sont flexitariens depuis longtemps ! Ils ne disent même pas « exploiter la Terre », ils disent « prélever » : la différence du vocabulaire est révélatrice du regard qu'on a sur le vivant. Et cela se fait en trois étapes : 1 - on demande l’autorisation aux esprits des lieux ; 2 - on prélève, on n’exploite pas ; 3 - on remercie. On exprime de la gratitude, c’est un échange : la Nature nous nourrit, nous abrite et nous soigne : à nous de la remercier car elle fait tout cela gratuitement. Nous, on se sert, on épuise et on ne remercie pas, on part comme des voleurs et on fait payer les autres.

Photo Sources: Revue Natives

Comment retrouver ce lien perdu dans les sociétés occidentales ? Pensez-vous qu’il soit compatible avec les apports de la modernité, scientifique et technologique notamment ?

« La reconnexion, on en a tous fait l’expérience pendant le premier confinement, encore plus ceux qui habitent en ville. Je me souviens qu’à côté de chez moi, on était tous agglutinés au bord des parcs qui étaient fermés, tout le monde voulait un jardin. C’est un besoin naturel, physiologique, je dirais même inné de l’humain d’être au contact de la nature. On sait tous que lorsqu'on marche au bord de la mer ou dans la forêt, on se sent beaucoup mieux. C’est universel, on n’a pas besoin d’être d’une autre culture puisque c’est notre nature. Il n’y a pas à prouver qu’il y a un besoin vital d’être en connexion régulière avec la nature.

Maintenant, est-ce que cette connexion est compatible avec la modernité ? Évidemment, mais pas dans son excès. J’ai un ami Pygmée qui dit « L’essentiel, c’est d’être tradimoderne ! ». Il y a beaucoup de peuples autochtones qui aujourd’hui utilisent des téléphones portables et Whatsapp pour communiquer. Ça les aide à communiquer entre eux mais aussi à revaloriser leur culture, leurs terres, leurs droits. Ce sont des outils qui sont très importants. La question c’est surtout celle de la modification des moyens de production. Les ressources naturelles pour fabriquer ces outils sont prélevés de manière complètement irrespectueuse de la Terre. C’est voler, exploiter, épuiser. Le recyclage, la réutilisation et la réparation ne sont pas exploités dans toutes leurs capacités. On est donc dans une pure consommation destructrice. Il est essentiel aujourd’hui de revoir les moyens de production et de consommation. Cette économie mortifère est contraire à l’économie circulaire et régénératrice qui n’épuise pas. La technologie permet énormément de choses, c’est juste qu’on ne veut pas mettre les moyens parce que ça coûte encore trop cher.»

« Tant que des mentalités considèreront les peuples racines de manière discriminante, les problèmes ne se résoudront pas. »

Expropriations, surexploitation des ressources, racisme… Les discriminations et violations des droits des peuples racines semblent universelles et inévitables. Avez-vous des exemples de réponses percutantes et efficaces de certains de ces peuples face à ces violences historiques et contemporaines ?

« Il y en a plusieurs. Concernant l’exploitation des ressources, il y a des plaintes en justice contre des compagnies. En Équateur, il y a une procédure contre Texaco, initiée par des citoyens équatoriens et des indigènes Cofàn, par rapport à la pollution due aux hydrocarbures qui a fait des énormes dégats écologiques et sur la santé des populations. Malheureusement, il y a eu beaucoup d’appels, ils ont eu gain de cause mais l’histoire traîne depuis plus de dix ans.

La toute dernière en date, c’est celle de Raoni et Almir Surui, représentants des autochtones en Amazonie, qui ont porté plainte devant la Cour pénale internationale de La Haye pour crime contre l’humanité de la part de Jaïr Bolsonaro et sa politique qui favorise l’exploitation des ressources, l’acculturation des peuples autochtones, et les discrimations. Ils parlent même dans leur plainte d’incitation à l’esclavage. Il y a vraiment toutes les accusations dont vous avez parlé : exploitation des ressources, expropriation des territoires et discriminations.

Photo Sources: Carl de Souza / AFP

Chez les amérindiens du Canada et en Australie chez les aborigènes, des choses ont été faites. Les aborigènes ont connu la génération volée : on a enlevé les jeunes enfants à leurs parents pour les mettre dans des pensionnats. Certains n’ont jamais retrouvé leur famille. Ça a été fait pendant des décennies et au Canada aussi, il y a eu des pensionnats autochtones où les enfants, n’étaient pas enlevés, mais retirés. Il y a eu des sévices, de la maltraitance, des violences, une acculturation très forte. Ça a été reconnu par le gouvernement canadien il y a seulement diz-quinze ans.

Il y a énormément à faire au niveau juridique mais il faut aussi travailler sur les consciences. Tant que des mentalités considèreront les peuples racines de manière discriminante, les problèmes ne se résoudront pas. Tout cela vient d’un héritage colonial qui considère que les personnes qui vivent avec peu de choses, en contact avec la nature, ne sont pas civilisées, alors que c’est faux. Les civilisations autochtones existent, elles sont plus spitrituelles. On dit toujours en anthropologie que les civilisations aborigènes en Australie ont une cosmologie d’une sophistication telle qu’il est très complexe de la comprendre, c’est très élaboré. Contrairement à ce que l’on croit, ce ne sont pas des sociétés figées : elles ont une histoire, une évolution. Aujourd’hui avec la mondialisation, à part les peuples isolés qui sont une centaine dans le monde en Amazonie et en Asie, tous les peuples racines ont des contacts avec d’autres peuples, dans leur pays et en dehors. Ce contact avec les autres est à double tranchant : il les expose à un risque d’acculturation, mais en même temps, l’alliance avec des partenaires associatifs, militants ou politiques est aussi d’une aide précieuse pour la défense des droits. »

Y a-t-il des peuples racines qui ne souffrent pas de discriminations et qui sont tout à fait intégrés à la société occidentale ?

« Malheureusement, à part les peuples isolés qui n’ont pas de contact, je ne suis pas sûre qu’il y ait des peuples racines qui ne soient pas discriminés. Tout peuple minoritaire quel qu’il soit, les migrants par exemple chez nous, est malheureusement exposé aux discriminations. Ça dépasse même la question des peuples autochtones. Les minorités sont plus vulnérables souvent. C’est le propre de l’être humain, le dominant veut toujours dominer. La population majoritaire, à moins d’une sensibilisation très forte, est discriminante. C’est donc quelque chose qu’on retrouve partout. Il est difficile de faire habiter deux cosmologies opposées. La seule manière d’y arriver c’est de créer des ponts, avec des métissages. J’ai remarqué qu’au sein des populations autochtones, ceux qui ont eu une double éducation, qui étaient bilingues, qui ont eu les codes des sociétés dominantes occidentales et de leur société traditionnelle autochtone, sont les mieux à même de créer des ponts entre les cultures et d’avoir une possibilité de cohabitation apaisée et respectueuse. Je crois profondément en la force du métissage, celui où il y a un respect des deux cultures et un dialogue constructif et créatif. C’est un travail d’ouverture et de conscience : accepter l’altérité et l’accepter comme une part de soi-même pour rendre possible le vivre-ensemble.»

Quel rapport préconisez-vous vis-à-vis des peuples racines, une volonté de préservation des cultures au risque de muséification ou folklorisation au profit du tourisme, ou une poursuite de la tendance actuelle qui menace parfois leur existence même ?

« Le risque, après des siècles de colonisation et de discriminations, c’est que les populations qui en souffrent intègrent elles-mêmes indirectement les critères de dévalorisation de leur culture. Quand une culture est solide et valorisée, elle est capable de se préserver et de se défendre. Bien sûr, il faut absolument les laisser libres de choisir leurs modes de vie, leurs évolutions. Avec les influences de l’extérieur, ce n’est pas si simple pour les jeunes. Les jeunes autochtones ont envie d’aller en ville, de connaître le cinéma, les voitures : il ne s’agit pas de les fermer aux loisirs de la modernité dont tout jeune a envie. Malheureusement, beaucoup de jeunes autochtones tombent dans la consommation de drogue, et il y a beaucoup de suicides car ils sont perdus entre les deux identités, les deux modèles. S’ils avaient une valorisation, une idée positive de leur culture, ils seraient plus solides pour affronter l’altérité de la culture matérialiste et occidentale. D’où l’importance de l’éducation et de la transmission comme socle pour naviguer d’un monde à l’autre sans se perdre.

La folklorisation vient surtout du tourisme. Le tourisme éthique et équitable, à petite échelle peut apporter des choses intéressantes pour la communauté. Malheureusement, le tourisme de masse, lui, peut altérer leur culture, son authenticité et sa sincérité, mais aussi la monétiser. Le rapport à l’argent est toujours très compliqué. Le tourisme de masse est catastrophique pour les populations autochtones. Chez les Jarawa, un peuple isolé dans les îles Andaman au large de l’Inde, des routes ont été construites pour aller voir ceux qu’ils considéraient comme, entre guillemets, et je n’aime pas dire ce mot-là, « sauvages ». C’est complètement inhumain. Qui sont les « sauvages » ici ? Ce tourisme de « safari humain » comme disait l’organisation Survival, c’est à dénoncer, il faut le boycotter. Surtout, il faut que ce soit un choix des communautés autochtones.»

Photo Sources: Franck Charton / Revue Natives

« Voyager responsable, ce n'est pas arriver avec ses gros sabots et penser que l'on sait tout »

Pour vous, comment voyager de manière responsable justement ?

« Dans tous les voyages que j’ai fait auprès des populations autochtones, je n’arrivais pas comme ça. J’ai toujours essayé d’être introduite par quelqu’un qui les connaît. La plupart du temps c’était pour mon travail de reportages, mais même pour des voyages personnels, j’ai toujours essayé de bien me renseigner sur les populations, sur leurs cultures. J’essayais aussi de trouver un interlocuteur, par des associations ou des agences de tourisme solidaire. J’étais donc introduite par eux et ça se passait très bien. En général, j’y allais seule ou à deux ou trois maximum avec mes enfants, mais toujours avec une humilité, une ouverture de cœur et d’esprit : les populations autochtones y sont très sensibles. Ils sont très sensibles au respect et à l’attention qu’on leur porte. Je ne leur ai jamais rendu visite comme des objets de curiosité mais vraiment en fraternité. Ils le sentent, et le courant est très bien passé, il y a eu beaucoup de partage.

Je me suis toujours sentie comme une enfant qu’une famille accueillait. Ce que j’ai toujours adoré, c’est la spontanéité. Qu’est-ce que j’ai pu rire avec eux ! Je n’ai jamais autant ri qu’avec les populations autochtones. J’ai toujours aussi essayé de partager au plus près, non pas d’imiter, mais de respecter. J’adore aider les femmes à cuisiner, je ne faisais pas la princesse. Je me demandais ce que je pouvais faire pour aider. Quand on montre de la sincérité, de la curiosité, une envie de partage, ils vous ouvrent grand leurs portes. Une tradition que j’ai hérité de mes parents et de mes grands-parents arabo-berbères au Maroc, c’est de ne jamais arriver les mains vides. Je préfère faire des cadeaux alimentaires, utiles pour la communauté ou symboliques, comme une pierre sacrée, ou un petit bracelet à un enfant. Ils y sont très sensibles. Surtout, il faut éviter au maximum le rapport à l’argent, ou ne jamais le faire arriver en premier. Ne pas entrer dans un contact monétaire, mais dans un contact humain. Voyager responsable, ce n’est pas arriver avec ses gros sabots et penser que l’on sait tout.»

Sabah Rahmani avec Assossa Hervé Soumouna, chamane Puvi-Pygmée (Gabon) et Mundiya Kepanga, chef papou (Papouasie Nouvelle Guinée)

Vous parlez de ces rencontres avec des étoiles plein les yeux et le sourire aux lèvres ! Pouvez-vous nous en partager une particulièrement marquante ?

« Chaque rencontre a été forte. Il y en a une que j’aime bien raconter, qui est arrivée il y a plus de dix ans, en Namibie chez les Himbas. J’étais avec un guide traducteur au début mais le deuxième jour, il n’était plus là. Je suis restée avec les femmes, et on a communiqué, on s’est comprise toute la journée ! Quand on a une ouverture d’esprit et de cœur dans la démarche, on communique d’humain à humain, il y a plein de choses qui passent, et surtout beaucoup de rire. Je ne parlais pas du tout leur langue et elles ne parlaient pas anglais : on n’avait aucune langue en commun. C’est donc passé par une communication autre, ce qu’on appelle la communication gestuelle, de regard. Il y a quelque chose de très fort quand on communique comme cela. À tel point qu'en partant, on a pleuré. Parfois, je répétais des petits mots, et ils rigolaient. Il y a même eu une après-midi avec ces très belles femmes qui vivent une jupe autour de la taille et seins nus, où elles m’ont fait comprendre qu’elles voulaient voir mes seins ! C’était naturel pour elles, alors j’ai regardé si mes collègues hommes étaient un peu loin, et je me suis dit : après tout, pourquoi pas ! Je leur ai montré mes seins ! Évidemment, elles ont éclaté de rire ! Il y avait une sororité, une âme d’enfant, une simplicité heureuse et tellement profonde. Des pures rencontres du cœur. Je m’en souviendrais toujours...»

Pour finir, j'aimerais ouvrir la réflexion sur la vie en communauté : devrions-nous la développer dans les sociétés occidentalisées et pourrait-elle nous ramener vers l'essentiel ?

« Il y a toujours des points positifs et négatifs dans la vie en communauté comme dans l’individualisme. Je pense que ce qui est intéressant serait une troisième voie, un mixte des deux. Aujourd’hui dans nos sociétés, on voit fleurir ce qu’on appelle les « oasis », c’est-à-dire des communautés ouvertes et non refermées sur elles-mêmes. Dans les oasis d’habitats partagés, chacun a son chez-soi, et il y a des espaces communs, soit pour créer des évènements collectifs, ou un accueil de stages, de théâtre, de création ou de bien-être, de yoga par exemple. On partage aussi des biens communs, des jardins, des outils. On y trouve un mixte du collectif et de l’individuel, dans le respect de chacun. Trop de collectif, ça peut créer des idées dogmatiques, l’exclusion des autres, un enfermement identitaire ou un entre-soi, voire un côté sectaire dans les cas extrêmes. Dans l’individualisme c’est l’inverse, on peut manquer de partage, de solidarité, de fraternité. Dans les oasis, on essaye de recréer le meilleur de la communauté et le meilleur de l’individu. C’est la liberté ensemble. C’est peut-être le modèle de demain... »